Cher Yann Barthès, Quelle semaine !

Cher Yann Barthès,

Quelle semaine !

Mercredi 24 juin, en pleine vague de chaleur, vous ironisiez, sur le plateau climatisé de « Quotidien », à propos de « ceux qui vivent sous les toits » et qui « se sentent autorisés à parler plus fort » au sujet des effets de la canicule sur leurs conditions de vie alors que, à vous en croire, « on est tous logés à la même enseigne », ponctuant votre tirade d’un retentissant « Tout le monde s’en fout » doublé de ce sourire arrogant qui est l’une de vos marques de fabrique, soit au total une parfaite personnification du mépris de classe, félicitations. Pour votre information, et au cas où, on ne sait jamais, vous n’auriez pas complètement renoncé à faire fonctionner votre cerveau, une étude scientifique de 2005 sur la canicule de 2003, qui avait fait près de 15 000 morts, dont 91% de plus de 65 ans, concluait « [qu’]avoir son logement directement sous le toit ou bien en dernier étage avec un comble non isolé est un facteur de risque en cas de fortes chaleurs », établissant même que le fait de vivre et dormir « sous les toits » (rires en plateau) avait multiplié par quatre le risque de surmortalité, mais nul doute que vous vous en foutez aussi.

« Tout le monde a chaud. C’est rare d’ailleurs de vivre un événement universel. On est tous logés à la même enseigne. Si vous croisez Bernard Arnault, il aura chaud. Un ministre, il aura chaud. Il aura aussi chaud que vous, ou que votre voisin du dessus, ou du dessous, et que vous habitiez dans le nord, dans le sud… » : c’est par ce vrai-faux « constat » que vous avez lancé ce soir-là votre bonne vanne, qui avait donc été préparée et écrite à l’avance, démontrant ainsi que vous n’êtes pas seulement arrogant mais aussi complètement ignare. Il faut en effet vivre dans un drôle d’univers pour penser que les épisodes caniculaires frapperaient indistinctement « tout le monde », une théorie dangereusement fantaisiste qui témoigne non seulement de votre situation de privilégié déconnecté des réalités vécues par des millions, voire des dizaines de millions de gens, mais aussi de votre ignorance crasse de la masse d’études et de rapports qui démontrent que non, nous ne sommes pas égaux face aux effets du chaos climatique, n’hésitez pas à vous renseigner un peu cela vous évitera de raconter des âneries.

Difficile en outre de ne pas relever que, pour illustrer votre indécent propos, vous avec choisi des exemples hautement révélateurs de votre vision du monde et de votre place en son sein, puisque vous avez cité, pour appuyer votre argument de la prétendue uniformité des effets de la canicule, Bernard Arnault, autrement dit l’incarnation du pouvoir économique, et « un ministre », autrement dit l’incarnation du pouvoir politique, rayant ainsi de la carte, tout simplement, l’existence des hiérarchies et des inégalités sociales, bien tenté mais ça s’est vu. À l’instar du blanc qui se croit malin à critiquer le « communautarisme » en expliquant que lui ne « voit pas les couleurs », vous incarnez ainsi ce discours surplombant qui, au nom d’une prétendue « universalité », nie les différences pour mieux nier la légitimité des aspirations des catégories les plus opprimées, illustrant superbement les mécanismes décrits — entre autres — par Pierre Bourdieu : « La doxa est un point de vue particulier, le point de vue des dominants, qui se présente et s’impose comme un point de vue universel » (1). Pas mieux.

Cher Yann Barthès, cette sortie vous a valu — à juste titre — bien des critiques, venues de scientifiques, de responsables politiques ou de locataires d’appartements situés sous les toits, et même une pétition intitulée « Coupons la clim à Yann Barthès », qui a déjà recueilli plus de 30 000 signatures et qui, au-delà de son titre quelque peu taquin, rappelle certaines vérités simples : « Les personnes les plus modestes vivent plus souvent dans des logements mal isolés, parfois dans des passoires thermiques qui deviennent inhabitables en été. Elles disposent moins souvent d’équipements de rafraîchissement, d’espaces verts à proximité ou de la possibilité de quitter les zones les plus exposées. De nombreux travailleurs exercent également leur activité en extérieur ou dans des conditions difficiles : ouvriers du bâtiment, agents d’entretien, livreurs, employés de voirie, travailleurs agricoles et bien d’autres. Pour eux, la chaleur n’est pas un simple inconfort : elle constitue un risque concret pour leur santé. Affirmer ou suggérer que Bernard Arnault, un ministre et un habitant d’une chambre sous les toits vivent la canicule de façon comparable revient à invisibiliser ces réalités. » Point.

La pétition demande notamment « que Yann Barthès reconnaisse publiquement que les canicules aggravent les inégalités sociales et que tout le monde n’est pas exposé aux mêmes risques face à la chaleur », autrement dit que vous admettiez que vous vous êtes trompé, ce qui n’est pas une exigence totalement lunaire lorsque l’on sait que votre émission n’est pas franchement confidentielle, avec par exemple plus d’un million de téléspectateurs et téléspectatrices le soir du mercredi 24 juin. Le problème ne se réduit donc pas à votre condescendance et à votre inculture, même si celles-ci sont particulièrement remarquables, puisque s’y ajoute en outre ce que l’on pourrait logiquement considérer comme de la désinformation : en prétendant, en pleine canicule et alors que l’on sait que ce type d’épisode va se multiplier et continuer de faire des victimes, qu’il n’y aurait pas de catégories de la population plus susceptibles d’être impactées que d’autres, vous avez contribué à diffuser un mensonge, et la moindre des choses serait donc, à défaut de vous excuser, de le reconnaître et de le corriger.

Ce qui n’est pas vraiment, sans surprise lorsque l’on vous connaît un peu, la voie que vous avez choisie, puisque le jeudi 25 juin, c’est-à-dire le lendemain de vos lumineuses déclarations et alors que la polémique enflait, vous avez fait le choix de lancer votre émission comme suit : « Il fait plus de 40 degrés dans les rues de la capitale et dans une bonne partie du pays, et nous avons encore chaud. Tous. Tous chaud. Tous. », doublé de ce sourire satisfait qui est l’une de vos autres marques de fabrique. Autrement dit une peu discrète référence à vos propos de la veille et aux réactions qu’ils ont provoquées, et un message que l’on pourrait résumer ainsi : « Persiste, signe et s’en fout ». L’arrogance au carré en somme, typique de l’homme de plateau télé que vous êtes, qui peut se permettre d’asséner ce qu’il veut sans aucune contradiction et qui, plutôt que d’admettre qu’il s’est planté — a fortiori au cours d’une séquence durant laquelle il se moquait à tort d’une catégorie de personnes en souffrance, en remet une couche et en est fier, quitte à continuer de diffuser, sans toutefois l’assumer, des contre-vérités.

Cher Yann Barthès, ce glorieux fait d’armes n’est pas le seul qui nous a convaincu de vous écrire, puisque dans la période récente votre émission « Quotidien » s’est également distinguée par une très instructive séquence diffusée le lundi 22 juin et tournée la veille à Paris, lors de la Fête de la musique, à l’occasion du concert organisé place de la République par La France insoumise. L’un des journalistes de « Quotidien », Paul Moisson, a ainsi décidé de consacrer l’essentiel de son « reportage » sur place à l’interview qu’il a réalisée, au débotté, du député LFI Raphaël Arnault, ouverte par une question en deux temps que nous nous abstiendrons, par charité, de commenter (2) : « Pourquoi c’est important de faire une Fête de la musique ici place de la République ? […] Le truc un peu questionnable je trouve, c’est : vous assumez de politiser un évènement comme celui de la Fête de la musique. Est-ce que le risque, à terme, c’est pas que les gens ne dansent plus jamais ensemble ? Que si même le jour de la Fête de la musique, il faut choisir un camp, on n’arrive plus jamais à danser ensemble ? ». Sic.

S’en est suivie une série de questions qui valent la peine d’être publiées dans leur intégralité, tant elles sont révélatrices de la conception que vous vous faites, avec vos collègues de « Quotidien », du « journalisme » :

– « Vous allez parler de la Jeune Garde ? »

– « Pourquoi vous avez mis si longtemps à ressortir ? » 

– « Ça fait bizarre de vous voir là, quand même ? »

– « Vous allez soutenir Mélenchon ? » 

– « Vous allez être au premier rang pour soutenir sa campagne ? » 

– « Vous allez participer aux meetings, participer aux déplacements ? » 

– « Vous avez l’impression qu’ils [LFI] veulent de vous aujourd’hui ? » 

– « Après toutes les polémiques qu’il y a eu, ils continuent à vous soutenir, à vous mettre en avant ? » 

– « Aujourd’hui la Jeune Garde, elle est un peu moins fréquentable qu’avant ? »

Voilà voilà.

Une « interview » de 3 minutes et 22 secondes diffusée en intégralité dans « Quotidien », suivie d’un échange à la hauteur de la pertinence des questions posées par Paul Moisson, avec dans un premier temps l’immense Jean-Michel Aphatie, chroniqueur dans votre émission, s’insurgeant que Raphaël Arnault soit « très à l’aise » quatre mois après la mort, à Lyon, de Quentin Deranque (dont Aphatie, très concerné, écorche le prénom en l’appelant « Sébastien ») : « Un homme est mort, ça n’a pas l’air de peser sur sa conscience ». On ne sait pas bien ce que l’éditorialiste en chef attendait exactement de Raphaël Arnault, nullement mis en cause par la justice dans l’affaire de la mort du militant néonazi lors d’une bagarre que ce dernier avait provoquée avec ses camarades : qu’il porte le deuil ? Qu’il fasse une minute de silence ? Qu’il s’excuse pour des actes qu’il n’a pas commis ? Et Jean-Michel Aphatie de poursuivre, tandis que vous hochiez la tête : « Si Jean-Luc Mélenchon pense que c’est en accueillant des gens comme Raphaël Arnault qu’il va rassembler 51% des Français, à mon avis, il se trompe ».

Une grossanalyse donc, suivie d’une intervention tout en nuances d’un autre journaliste de l’émission, Paul Gasnier, toujours au sujet de Raphaël Arnault et de la Fête de la musique : « Jean-Luc Mélenchon le fait monter sur scène, c’est pitoyable. Il fait le cake devant la caméra en traitant en plus les journalistes qu’il estime ne pas être de son côté de fascistes sans avoir effectivement un mot pour la famille de Quentin Deranque. C’est pitoyable. » N’étant pas spécialiste de Paul Gasnier, nous ne savons pas s’il lui arrive souvent de qualifier — et plutôt deux fois qu’une — de « pitoyables » les faits et gestes d’un responsable politique et d’accuser ce dernier de « faire le cake », mais nul doute que de telles sentences sont fort éloignées du journalisme, ce qui n’a après tout rien d’étonnant venant de celui qui, il y a trois mois, avait jugé utile de réaliser un « reportage » intitulé « Où est passé Raphaël Arnault, le député LFI introuvable ? », dans lequel on n’apprenait strictement rien sinon que Paul Gasnier était obsédé par l’ex-porte-parole de la Jeune Garde, mais c’est cela aussi le journalisme version « Quotidien ».     

s connaisseurs ont d’ailleurs apprécié, puisque vous et vos équipes avez alors reçu les hommages appuyés de quelques sommités du champ médiatique, à commencer par ceux du formidable Erik Tegnér, « président » du torchon d’extrême droite Frontières et destinataire de notre précédente missive, le monde est petit, et de son compère de CNews Gauthier Le Bret, à qui nous avions également envoyé un courrier il y a quelques mois. À noter également un post de Jordan Florentin, reporter de caniveau et désormais directeur de publication de Frontières, qui a tenu à saluer comme il se doit la remarquable « interview » de Raphaël Arnault réalisée sur la place de la République : « Inspirer Quotidien n’était pas dans mon bingo 2026 : ils vont enfin faire du vrai journalisme ». De là à considérer que vous feriez désormais cause commune avec l’extrême droite, il y a un pas que nous ne franchirons évidemment pas, n’oubliant pas que, le soir où il s’en est pris à Raphaël Arnault, Paul Gasnier n’a pas davantage épargné Bruno Retailleau : « C’est la première fois qu’on le voit vraiment dans ses habits de candidat, et je dois reconnaître qu’il a été plutôt bon. C’est un très bon orateur. Le regard est ferme, posé, la gestuelle est claire. Et il parle sans notes ! » Les Républicains ont adoré.

Cher Yann Barthès, que de chemin parcouru depuis que vous avez fait votre première apparition fin août 2004, en voix off, pour le « Petit journal people » puis le « Petit journal actu », qui n’étaient alors que des « pastilles » dans le « Grand journal » de Canal+, programme-phare de la chaîne alors présenté par Michel Denisot. Une arrivée dans la cour des grands, quelques mois avant votre trentième anniversaire, qui faisait suite à plusieurs années au service communication de Canal+ suivies de deux ans comme reporter pour iTélé, et qui signa le début de votre ascension sur la chaîne cryptée, laquelle est passée par une augmentation progressive de la durée de vos « pastilles » dont le style « décalé » séduisait le public du « Grand journal », puis par la fin du format « voix off » et le début de votre présence en plateau en septembre 2007, jusqu’à ce que, consécration, le « Petit journal » s’émancipe du Grand et vole de ses propres ailes à partir de la rentrée 2011, devenant une émission à part entière dans la grille de Canal+, avec son studio, son présentateur (vous) et ses chroniqueurs et chroniqueuses.

Le « Petit journal » : un programme fourre-tout, que l’observatoire des médias Acrimed définissait alors comme « une émission d’infotainment, qui entend mêler information et divertissement, sketchs et reportages « sérieux », parodies et interviews de responsables politiques, sujets d’actualités et vignettes humoristiques, sujets « actu » et sujets « people » ». Une émission tout en superficialité, dans laquelle il s’agit essentiellement de (faire) rire de l’actualité sociale et politique en se focalisant sur les « bons mots », les « petites phrases » et autres « stratégies de communication », sans jamais réellement se pencher sur le fond des sujets. Quitte à forcer un peu —voire beaucoup — les choses, avec cette tendance chez vos équipes de terrain, devenue avec le temps proverbiale chez les responsables politiques mais aussi dans le milieu des reporters en général, à vous rendre là où vous n’êtes pas invité, à essayer d’arracher des déclarations impromptues, à harceler de questions vos interlocuteurs, à laisser traîner les micros, à griller la priorité à vos collègues plus respectueux des procédures, etc.

Et quitte aussi à avoir recours à de petites ou grosses falsifications, avec pour « moment fondateur » les campagnes présidentielle et législative de 2012, durant lesquelles le « Petit journal » a entre autres :

– manipulé, en janvier 2012, des images d’une réunion publique de Nicolas Dupont-Aignan, en réalisant des interviews avant le meeting tout en affirmant, lors de leur diffusion, qu’elles avaient été effectuées après, ce qui permettait de tourner en dérision des propos de militants qui n’avaient semble-t-il rien retenu de la réunion ;

– inventé, en janvier 2012, de supposées inimitiés entre Eva Joly et Jean-Luc Mélenchon, en affirmant que les deux candidats à la présidentielle ne s’étaient pas salués alors qu’ils effectuaient le même déplacement, ce qui s’est avéré être, selon les intéressés et de nombreux témoins, un mensonge ;

– moqué, en mai 2012, un clip de campagne d’EÉLV, en prétendant, images à l’appui, que les candidats étaient incapables de regarder la caméra (« et donc leurs électeurs ») alors qu’il s’est avéré que vos équipes « n’ont gardé que des plans de coupe dudit clip où, forcément, les intervenants ne regardent pas la caméra » ;

– coupé avec soin, en mai 2012, une interview de Jean-Luc Mélenchon dans « C dans l’air », pour donner l’impression qu’il refusait de répondre à une question sur le Venezuela alors qu’il avait pris le temps de faire une longue réponse — que vous soigneusement omis de diffuser ;

– et bien d’autres bidouillages encore.

Des pratiques qui vous ont valu des inimitiés politiques, de Jean-Luc Mélenchon à Alain Juppé en passant par Marine Le Pen, mais aussi professionnelles, ainsi que l’a entre autres révélé, en 2012, le fait que la Commission de la carte de presse ait décidé de ne pas renouveler le sésame de certains de vos journalistes, pour des motifs qu’avait un peu plus tôt exposés Éric Marquis, membre du Syndicat national des journalistes (SNJ) et président de la Commission à l’époque : « À titre personnel, je pense que la question de ce renouvellement peut se poser. Est-ce que le Petit journal, c’est du divertissement ou de l’information ? Je note que le Petit journal se trouve dans la rubrique « divertissement » sur le site de Canal+, comme le Grand journal d’ailleurs. En tant que membre du SNJ je suis assez réservé sur le mélange des genres, assez réticent au concept « d’infotainment ». Les auteurs des Guignols, par exemple, n’ont pas de carte de presse. […] Ce n’est pas parce que l’on utilise les mêmes outils — reportage, interview… — qu’il y a une démarche d’information derrière ». Effectivement.

Des mésaventures qui ne vous ont pas empêché de persister dans votre « modèle », y compris après votre transfert en 2016 vers le groupe TF1, suite à la prise de contrôle du groupe Canal+ par un Vincent Bolloré qui souhaitait qu’une partie du « Petit journal » soit diffusée en crypté. Vous reconduirez en effet la même formule avec « Quotidien », diffusé sur TMC, emportant vos équipes dans vos valises et assumant pleinement de faire du neuf avec du vieux : « Si je lançais un nouveau concept censé tout révolutionner, je me sentirais attendu au tournant. Mais ce n’est pas le cas. On pourra, en revanche, me reprocher de faire la même chose, mais c’est pour ça qu’on est venu me chercher non ? ». Mais après tout, on ne change pas une équipe qui gagne, qu’il s’agisse des bonnes audiences de vos émissions (près d’1,5 million de téléspectateurs et téléspectatrices en moyenne) ou, aspect moins connu de votre personnalité de type-marrant-décontracté-en-baskets, de vos substantiels revenus, grâce auxquels, nous n’en doutons pas, vous n’êtes pas obligé de vivre sous les toits.

Vous avez en effet eu la bonne idée, cher Yann Barthès, lorsque le « Petit journal » a pris son autonomie, de créer votre boîte de production, ce qui vous a permis d’accéder au très convoité statut d’animateur-producteur, à l’instar d’un Michel Drucker, d’un Nagui, d’un Arthur ou d’un Cyril Hanouna, quel talent. Le 15 juin 2011, vous déposiez ainsi les statuts de la société Bangumi, avec pour raison sociale « [la] production de films et de programmes pour la télévision » et pour associés vous-même et Laurent Bon, ex-producteur du « Grand journal ». Un Laurent Bon qui est, selon certain, le véritable boss, ainsi que le relatait Télérama dans une enquête publiée en septembre 2015 : « Le producteur Laurent Bon pousse ses poulains sous les projecteurs, mais lui déteste la lumière. […] [C’]est un « moine-soldat ». Fou de travail, il visionne tout, vérifie tout, décide tout. Les conférences de rédaction du Petit journal, où les journalistes déterminent chaque matin quel député interviewer et quelle opération de com démonter ? C’est lui et non Yann Barthès qui les anime, dans son propre bureau », un bien joli duo.

Lors de sa création, Bangumi produisait le « Petit journal » et le « Supplément », également diffusé sur Canal+, avant de se charger, à partir de 2016, de « Quotidien » sur TMC et de « Stupéfiant ! », émission culturelle présentée par Léa Salamé sur France 2. Des activités de toute évidence fort lucratives puisque, à en croire les chiffres publiés en 2017 par Capital, qui est d’ordinaire plutôt bien informé concernant la vie des riches et des grandes entreprises, votre société de production pouvait alors se targuer d’un chiffre d’affaires de 27 millions d’euros, ce qui permet de s’acheter pas mal de climatiseurs, et ce qui vous plaçait alors au troisième rang du classement des animateurs-producteurs, entre Nagui (deuxième) et Arthur (quatrième), vous voilà bien entouré. Lorsque l’on sait que vous êtes coactionnaire majoritaire, à hauteur de 45%, de Bangumi, on imagine sans peine que les fins de mois ne doivent pas être trop difficiles, mais ce ne sont là que des suppositions puisque le montant de vos revenus est un secret bien gardé, mais tel est sans doute le prix de la vraie-fausse impertinence.

L’animateur cool est donc aussi — et surtout ? — un patron, au sein d’une société dans laquelle il semblerait que l’ambiance soit parfois rugueuse, ainsi que l’ont révélé plusieurs enquêtes, publiées entre autres par le Point (avril 2016) et Télérama (septembre 2024). Dans cette dernière, on pouvait ainsi lire « [qu’]un épisode récent a choqué une partie de l’équipe de postproduction [de « Quotidien »], qui regroupe les monteurs, graphistes et assistants de production — des collaborateurs en grande majorité intermittents ou en contrats courts. Le graphiste Paul y travaillait depuis quatre ans quand, le 6 décembre dernier, il décide de participer au mouvement des intermittents de l’audiovisuel, qui réclame une revalorisation de 20% des salaires. Une mobilisation inédite et un débrayage d’une petite heure, de 15 à 16 heures. […] Le lendemain, à la fin de sa journée, il est convoqué par la responsable de la postproduction. « Elle m’a signifié qu’elle-même et la direction souhaitaient mettre fin à ma collaboration. Elle m’a dit que j’avais trahi sa confiance et mis l’émission de la veille en danger » ». Cool mais pas trop.

On comprend d’autant mieux votre ethos de classe, ainsi que votre propension à recevoir sur votre plateau des grands patrons, avec lesquels vous êtes aux petits soins, au point que le conseiller en communication Fabrice Pelosi affirme, en mai 2021, que « Quotidien devient le passage obligé pour les patrons du CAC » au motif que « le format est top, ça donne l’opportunité de faire la pédagogie de l’activité de l’entreprise pour le grand public et d’attirer les talents de demain », ça fait rêver. En mai 2021, Arrêt sur images nous apprenait ainsi que vous aviez accueilli au cours de la saison pas moins de 13 PDG des plus grandes entreprises françaises, pour des interviews particulièrement complaisantes : « Chez Quotidien, on n’est pas là pour parler des sujets qui fâchent. Plutôt que de répondre aux questions politiques et sociales sensibles concernant ces grandes entreprises, ce qui est surtout demandé aux PDG, c’est d’expliquer ce qu’est leur société, ou les rouages de leur secteur, tels des experts dénués de tout conflit d’intérêts en la matière », plus facile sans doute de se payer ceux qui vivent sous les toits.

Cette complaisance à l’égard des grands patrons est une illustration supplémentaire du caractère factice de votre supposée insolence, construite artificiellement sur l’illusion savamment entretenue d’une critique acerbe de l’ensemble des acteurs du champ politique alors que, pour la plupart d’entre eux, « Quotidien », comme le « Petit journal » auparavant, se concentre sur la forme, les seules véritables attaques sur le fond étant, à de rares exceptions près, portées contre ceux que vous considérez comme « les extrêmes ». Et si nous n’avons pas manqué de remarquer que l’extrême droite ne vous aime pas et que vous avez tenu sur la position de ne pas inviter sur votre plateau de représentants du FN/RN, ainsi que vous l’avez encore justifié devant une commission parlementaire en février 2024, cela ne change rien au fait que votre prétendue insolence ne remet jamais sérieusement en question le discours et l’ordre dominants, et que le robinet d’eau tiède idéologique qui coule sur le plateau de « Quotidien » est fondamentalement macron-compatible : on a connu plus subversif.

« Quotidien » est ainsi une émission dans lequel on permet à une Première ministre de dérouler ses éléments de langage sans broncher, on se moque des « petits candidats » à la présidentielle, on interviewe complaisamment un PPDA accusé de viols et d’agressions sexuelles par des dizaines de femmes, on fait la com’ de TF1 en invitant les nouvelles recrues du groupe, on renonce, sous pression du ministère des Armées, à diffuser une enquête sur les armes françaises utilisées par l’Arabie saoudite au Yémen (3), on plaisante avec le ministre du Travail en pleine mobilisation contre la « réforme » des retraites, on entretient les bonnes relations corporatistes avec les vedettes des autres médias, on fait la promo des mauvais films des anciens chroniqueurs de l’émission, on rigole avec une actrice qui s’amuse d’avoir giflé un célèbre journaliste moustachu, on laisse un ancien président comparer les personnes noires et les singes, on affirme qu’il n’y a pas eu de violences policières suite à la victoire du PSG en Ligue des Champions, liste non exhaustive. Dans les termes du sociologue Nicolas Framont : « Quotidien c’est la bourgeoisie et la sous-bourgeoisie qui se parlent à elles-mêmes. Quotidien, sous couvert d’humour, de liberté, de bienséance, c’est du néolibéralisme à visage souriant. […] Il n’y a jamais de contrariété, jamais d’anomalie sociale. Quotidien aussi produit une violence forte », c’est le moins que l’on puisse dire.

Cher Yann Barthès, vous êtes au total, sous le vernis de la coolitude, de l’irrévérence et de la dérision, un digne représentant de ces couches sociales prêtes à toutes les contorsions pour conserver leurs avantages, qu’ils soient hérités ou acquis, quitte à servir la soupe aux puissants et à tourner en dérision les plus précaires. Et quitte également à vous adapter opportunément à l’air du temps, ainsi qu’en témoigne le récent procès que vous avez fait aux antifascistes au travers de la figure de Raphaël Arnault alors qu’il y a quelques années, sur le plateau de votre émission, on célébrait justement l’histoire de l’antifascisme. Un glissement malheureusement logique qui nous rappelle que, dans l’une des rares interviews que vous avez accordée ces dernières années, vous expliquiez au magazine TV du Figaroen août 2019, ce qui suit : « À un moment, il faudra passer le relais et, ce jour-là, j’arrêterai la télé. Je ne vais pas squatter l’antenne pendant des années, donc passer le relais me semble logique et naturel. » Si nous ne sommes pas certain qu’il soit forcément nécessaire de passer le relais, il nous semble en revanche que pour ce qui est d’arrêter de squatter les plateaux, l’heure est, depuis déjà longtemps, venue.

Cordialement,

Jules Blaster

(1) Pierre Bourdieu, Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Seuil, 1994, p. 129.

(2) Les transcriptions qui suivent ont été réalisées par la journaliste Élodie Safaris dans le cadre d’un article publié, le 23 juin, sur le site Arrêt sur images. Qu’elle en soit remerciée.

(3) L’enquête en question avait été réalisée en 2019 par Valentine Oberti, alors journaliste à « Quotidien ». Dans son livre L’Élysée (et les oligarques) contre l’info (éditions Les Liens qui libèrent, 2022), le journaliste Jean-Baptiste Rivoire a révélé que, sous pression du ministère des Armées, la production de « Quotidien » a freiné la diffusion des informations alors exclusives de Valentine Oberti, finalement publiées quelques mois plus tard par Disclose. Celle-ci n’a semble-t-il guère apprécié d’être si peu soutenue par son employeur, et a fini par retourner, quelques mois plus tard, chez Mediapart. Une trajectoire qui tranche avec celle de la plupart de vos autres ex-petits camarades, de Martin Weill à Hugo Clément en passant, bien sûr, par le remarquable Paul Larrouturou, digne représentant de l’école Petit journal/Quotidien.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon