| Le « léninisme », parfois affublé d’« ismes » supplémentaires (« marxisme-léninisme », etc.), est une notion politique et organisationnelle dont le sens courant est le suivant : une révolution sociale est nécessaire qui n’est possible que sous la direction d’un parti politique centralisé, lui-même contrôlé par des cadres sélectionnés, ayant vocation à prendre le pouvoir par la force, puis à l’exercer. |
| Cette notion générale est, en grande partie, un contenant vide, car elle est formellement partagée par les courants politiques disant, à tort ou à raison, être des héritiers de Lénine, c’est-à-dire tout ce qui s’intitule « communiste » des staliniens aux trotskystes en passant par les maoïstes, et a, de plus, contaminé pas mal d’autres courants. Mais elle sert à cautionner une forme d’organisation bien précise, qui a proliféré, celle de petits appareils monolithiques, aucun d’eux n’ayant jamais « fait la révolution ». |
| A son encontre, cette forme politique est condamnée, et, souvent, incriminée de la causalité, intentionnelle ou non, de quelques-uns des plus grands crimes de masse du XX° siècle, par l’essentiel des courants politiques de droite et d’extrême-droite, par les sociaux-démocrates et par les anarchistes. |
| A un tel niveau de généralité, il n’est donc guère efficient de traiter du « léninisme » en général. Le mot « léninisme », sauf quelques occurrences polémiques critiquant Lénine en diverses occasions, est apparu au printemps 1923, Lénine lui-même étant mourant et n’y étant donc directement pour rien. Le premier promoteur du mot fut Zinoviev, vite suivi et dépassé par Staline, l’un puis l’autre opposant d’ailleurs « léninisme » et « trotskysme » cependant que Trotsky s’affirmait lui-même comme « léniniste » – « bolchevik-léniniste » sera l’appellation initiale de l’Opposition de gauche qu’il impulse dans le PCUS et la Comintern. Le « léninisme » est donc, pour l’essentiel, postérieur à Lénine, et, pour clarifier et bien l’interpréter, il faut faire précéder sa discussion d’un résumé-bilan de l’action politique de Lénine lui-même. |
| Ce qui apparait massivement dès lors que l’on s’intéresse à Lénine d’une manière concrète et historique, c’est l’hétérogénéité d’une succession de phases où, comme il le disait lui-même, il « tord le bâton » dans un sens ou dans l’autre, met en avant tel ou tel thème, avec un seul, mais décisif, fil conducteur allant de son engagement marxiste à février 1917 : la nécessité impérative de renverser l’autocratie tsariste russe. Une fois ce renversement effectué dans la réalité, commence le « léninisme », ainsi nommé et mécompris après coup, de la conquête du pouvoir, suivi de celui de son exercice. |
| Dans chacune de ces phases successives, nous avons une touche propre à Lénine, c’est le caractère incisif de ses interventions, mais elles portent sur une succession de thèmes, ou d’angles dominants, de sorte que l’interrogation à avoir sur la cohérence globale de son parcours est une interrogation fondée. |
| Nous avons là un constat important au regard du fait que, pour prétendre l’imiter ou pour le diaboliser, le « léninisme » et du coup Lénine ont généralement été traités comme un bloc, comme si, dès le départ, celui-ci avait été un « dirigeant », au bon ou au pire sens du terme. En fait, le Lénine historique n’est pas un bloc. A la rigueur une succession de blocs, la cohérence n’apparaissant (ou pas) qu’après coup – comme il l’aurait dit en 1917, « on fonce et puis on voit … ». |
| Il nous faut donc voir, pour vérifier l’existence ou non d’un « léninisme » de Lénine, ce qui ressort de l’ensemble de ces phases. |
| J’en dénombre neuf, de durées et d’importances inégales : le début où ses interventions portent surtout sur la nature de la société russe, la période de Que faire ? et de la cassure mencheviks/bolcheviks, la révolution de 1905, la décennie de construction du parti, le bouleversement causé par la faillite de l’Internationale « seconde » en 1914, la révolution de 1917 ou la révolution contre l’Etat, l’exercice du pouvoir ou le retour de l’Etat jusqu’à l’été 18, la gouvernance nationale-étatique, et, selon l’expression de Moshe Lewin, le « dernier combat ». |
| Dans une toute première phase, de 1894 à 1899 en gros, où Lénine est un jeune intellectuel marxiste animant, avec quelques autres dont Martov, un groupe d’intervention dans la classe ouvrière de Saint-Pétersbourg, l’essentiel de son apport à pour thème la réalité, la nécessité et l’avenir d’un développement capitaliste de l’empire russe, cela en vue de démontrer que la force révolutionnaire principale est la social-démocratie, ce qui voulait dire le marxisme, et non pas le populisme des futurs s-r (socialistes-révolutionnaires) pour qui une révolution paysanne et démocratique serait immédiatement possible, en ignorant d’ailleurs que Marx l’avait envisagé. |
| Ce sera le sujet de son premier livre important (et le plus gros qu’il ait jamais écrit, tous les autres étant des opuscules se détachant d’une masse d’articles), une étude fouillée, achevée en Sibérie, sur le développement du capitalisme en Russie. |
| Ses interventions se situent alors aux côtés des « marxistes légaux », des universitaires qui deviendront des libéraux bourgeois, formant le groupe fondateur du parti cadet (« constitutionnel-démocrate »), mais avec un malentendu qui sera dissipé dans la seconde phase de son activité, car il préconise, comme Plekhanov à cette date, une lutte politique démocratique en vue d’une révolution « bourgeoise » et une lutte socialiste contre le patronat et pour organiser les ouvriers. |
| L’ambigüité est réelle car le développement capitaliste est pensé comme nécessaire et progressiste. |
| Dans une seconde phase, de 1899 à 1905, Lénine se retourne contre l’ « économisme », une tendance, assez logique chez les marxistes, s’ils pensaient, comme lui, cet essor capitaliste comme impératif, à limiter l’organisation des prolétaires à l’action syndicale (« trade-unioniste »), en laissant les libéraux bourgeois mener la lutte politique. |
| Au contraire, Lénine va être le champion du « tordage de bâton » en faveur de l’action politique des prolétaires, invités à ne pas s’en tenir à leurs revendications de type syndical et à se mêler de tout, et notamment de la défense des libertés et de la conquête de la démocratie. Cette position ne découle pas mécaniquement de ses travaux antérieurs sur l’essor du capitalisme en Russie, dans une certaine mesure l’on pourrait même dire qu’elle s’y oppose dialectiquement, car après tout, si la révolution qui vient est « démocratique bourgeoise », pourquoi ne pas laisser les bourgeois la faire ? |
| En fait, Lénine et déjà Plekhanov, doutent fortement de leur volonté en ce sens. |
| Pour Lénine, Plekhanov ou Martov, les cercles marxistes de l’empire russe doivent être réunis réellement dans le cadre d’un parti politique bien organisé, ce qui, vu la répression, demande un centre organisationnel et une presse, basés à l’étranger, où ils seront adossés à la social-démocratie allemande, dans le cadre de l’Internationale (on ne dira « la seconde Internationale » que quand Lénine en fondera une troisième, en 1919). Ce parti doit faire de la politique avant tout, et mettre en avant, sinon la révolution sociale, du moins le renversement du tsarisme comme sa condition absolue. |
| Sous la férule (pénible) du vieux Plekhanov puis s’en dégageant peu à peu, Lénine, avec Martov et Khroupskaïa, réalise l’organisation d’un réseau centralisé de correspondants à partir d’un journal fabriqué à l’étranger, l’Iskra. Comme l’a expliqué Hal Draper, ce n’est là ni un parti ni une fraction, ces composants du « léninisme » qui n’existe pas encore. C’est un centre politique : un pôle d’impulsion, de propositions, de discussions, d’action. |
| Le fameux texte Que faire ? est écrit en 1902 par Lénine sur mandat de toute l’équipe de l’Iskra – il n’est en rien la charte du premier bolchevisme, et les futurs mencheviks en partagent le contenu à sa parution, soit dit pour rectifier de fréquentes erreurs factuelles. |
| L’on a retenu de ce texte l’idée qu’il faut des « révolutionnaires professionnels » sélectionnés par le centre pour diriger la lutte prolétarienne, la vision d’ensemble, politique, de la lutte, ne pouvant pas se situer au niveau de l’usine ou de la localité, mais au niveau de l’Etat. Cette dernière idée, portant aussi sur la nécessité d’une vision générale, portée par des intellectuels au départ « extérieurs » à la classe ouvrière, intellectuels dont le rôle est donc nécessaire (et dont l’exemple principal n’est autre que Marx lui-même), vient du marxiste allemand Karl Kautsky, expressément cité par Lénine. |
| J’ajoute qu’elle est fondée sur la compréhension marxiste de l’économie capitaliste : les prolétaires ne sont pas exploités par « leur » patron, qui n’est que le faisant fonction du capital, mais par l’ensemble du capital et des capitalistes, avec un taux de profit commun à ceux-ci. |
| On y a vu le dogme selon lequel des permanents spécialisés doivent tout diriger, ce qui ferait d’eux le noyau de la future bureaucratie d’Etat russe. Mais cela, c’est le « léninisme » d’après Lénine. |
| Le Lénine de Que faire ? s’oppose en fait aux intellectuels qui voudraient enfermer les prolétaires dans leurs usines et leurs localités, et c’est la préparation à l’exercice démocratique du pouvoir qu’il préconise en voulant une action politique d’emblée généraliste. Il n’est pas question de « parler aux ouvriers des problèmes des ouvriers », à la façon actuelle de Lutte Ouvrière, problèmes que les ouvriers connaissent d’ailleurs fort bien, mais de les élever au niveau de la généralisation politique, vers la question du pouvoir. L’« économisme » et le « trade-unionisme » combattus dans Que faire ? ne sont d’ailleurs pas tant le fait de syndicalistes ouvriers que de libéraux et de philanthropes bourgeois se prenant temporairement pour des socialistes. |
| Il y a donc deux interprétations possibles de Que faire ? : une interprétation bureaucratique et une interprétation démocratique, toutes deux faisant de la destruction du pouvoir politique existant un objectif pour la classe ouvrière. Une contextualisation sérieuse donne la primeur à l’interprétation démocratique. Et l’on n’oubliera pas d’ajouter qu’en 1907 Lénine a, en passant, qualifié sa brochure de 1902 de datée … |
| Mencheviks et Bolcheviks. |
| Tout cela ne veut pas dire que Lénine et le centre politique de l’Iskra attendent une ratification démocratique de leurs positions, car le cadre des décisions politiques reste pour eux à instituer : ils prennent l’initiative, d’autorité, estimant avoir formé un réseau suffisant – une quarantaine de correspondants permanents – de convoquer un véritable congrès du futur parti en 1903, numériquement le second mais réellement le premier (le tout premier, en 1899 à Minsk, n’avait fait que proclamer un parti encore tout à fait inorganisé), à l’étranger (Bruxelles puis Londres), avec l’aide financière et le soutien logistique indispensables de la social-démocratie allemande. |
| L’on sait que ce congrès, considéré en lui-même par ses participants comme un pas en avant historique, fut aussi le lieu d’une scission inattendue, vécue comme catastrophique, et dotée rétrospectivement d’une portée gigantesque mythifiée, puisqu’il s’agit de la première scission entre bolcheviks et mencheviks, relue après coup comme la préfiguration de la rupture entre « communistes » et « socialistes ». |
| Le parti social-démocrate de Russie semblait commencer à réellement exister, et il naissait à partir et autour du réseau formé par l’Iskra, les économistes étant battus d’avance par la réalisation même du congrès, le Bund juif, numériquement plus nombreux à cette date, étant écarté par le refus de lui reconnaître la représentation exclusive des Juifs dans le parti naissant, et la SDKPiL (social-démocratie de Pologne et Lituanie) de Rosa Luxemburg se retirant en raison du refus, exprimé par Lénine dans un article, d’exclure toute possibilité de lutte prolétarienne pour l’indépendance polonaise. |
| Dans ces conditions, les « iskristes » renforcés deviennent le parti, mais c’est là que tout se complique. Le resserrement du comité de rédaction aux seuls Lénine, Martov et Plekhanov, bien qu’envisagé avant même le congrès, blesse des susceptibilités, et un clivage apparait entre la rédaction Lénine et la rédaction Martov de l’article des statuts définissant qui est membre du parti. |
| Version Lénine : « Est membre du Parti celui qui en reconnaît le programme et soutient le Parti tant par des moyens matériels que par sa participation personnelle dans une des organisations du Parti. » |
| Version Martov : « Est considéré comme membre du Parti ouvrier social-démocrate de Russie celui qui en adopte le programme, soutient le Parti par des moyens matériels et lui prête un concours personnel régulier sous la direction d’une de ses organisations. » |
| La version Lénine est clairement plus restrictive, mais il est objectivement impossible de la dire plus « autoritaire » ainsi que le veut la doxa habituelle : elle préconise la participation effective des membres, qui doivent donc être des militants, et pas de simples adhérents, et donc elle semble viser à les impliquer dans les décisions, alors que c’est la version Martov qui les place « sous la direction » du parti et peut donc sembler, à la lettre, plus directive. |
| Le clivage qui survient surprend et dépasse rapidement les protagonistes, qui l’accentuent rapidement : les mencheviks refusent les décisions du congrès acquises à une courte majorité par Lénine. Auparavant l’Iskra était un simple centre politique au sens de Draper. Mais maintenant qu’un parti, pas encore de masse, sinon potentiellement comme tous le pensent, semble constitué, et qu’il connait un conflit, une « fraction », groupement interne au parti tendant à avoir sa propre discipline, apparaît – la première fraction, ce sont les mencheviks, c’est-à-dire la minorité du congrès, qui, rapidement, ne s’estime pas du tout minoritaire. |
| Lénine traverse une sévère dépression, manque tout arrêter, et n’endosse pas facilement l’appellation de bolchevik (majoritaires du congrès, en abrégé, beks, par opposition aux meks, mencheviks) – qu’il n’assumera pas toujours, jusqu’en 1914, et qui n’apparait en fait que fin 1904 comme une référence à la majorité du congrès de 1903 : il entend en effet défendre la légitimité du congrès, ce qui est sans doute la raison initiale du terme « bolchevik », qui voulait dire « la majorité du deuxième congrès ». Il n’organisera une « conférence de la majorité », structurant donc son courant, seconde « fraction » à apparaître, que tardivement, et il a été poussé en cela par Bogdanov et Lounatcharski, sans lesquels il n’est pas certain que se serait produit cette évolution. |
| La seconde phase du parcours de Lénine que je viens de retracer est souvent tenue dans l’idéologie dominante pour avoir été le moment accoucheur du « léninisme », voire des morts du Goulag et tutti quanti. Cette vision rétrospective s’autorise parfois d’écrits polémiques du moment, de Trotsky, Luxemburg ou Riazanov, dans lesquels Lénine est taxé de tendances dictatoriales. Mais tous ces auteurs ont changé d’avis par la suite. |
| Il faut situer cette seconde phase dans la séquence des trois premières phases. La toute première portait sur le développement capitaliste de la Russie mais elle visait, pour Lénine et pas pour les marxistes légaux et les économistes, à organiser politiquement les ouvriers. Comment faire ? Tel a été le thème dominant de la seconde phase, qui vise un parti analogue à la social-démocratie allemande mais dans les conditions de la clandestinité. |
| On ne peut absolument pas dire que cette équation là ait trouvé sa solution, ni pour les bolcheviks ni pour les mencheviks, quand survient la révolution de 1905, le mouvement réel des larges masses n’attendant pas. Dès lors, le problème principal est celui des mots d’ordre et de la finalité de cette révolution. |
| Cette troisième phase a été amorcée par l’apparition croissante de divergences pratiques, s’ajoutant au désaccord organisationnel initial, entre bolcheviks et mencheviks. Au printemps 1905, entre le 3° congrès du parti convoqué par la conférence des comités bolcheviks, auquel ne participent pas les mencheviks, et la conférence de ceux-ci, deux approches apparaissent. |
| Les mencheviks se considèrent comme la future opposition ouvrière à une Russie démocratique bourgeoise, qu’il faut aider à advenir tout en préservant l’indépendance de classe du prolétariat – cela, sans exclure des prises du pouvoir par des organes du type soviets ou communes, au niveau de telle ou telle ville ou région, et en précisant que la révolution en Russie deviendrait socialiste, anticapitaliste, si et seulement si la révolution sociale éclatait en Europe occidentale. |
| Les bolcheviks ont pour mot d’ordre la « république démocratique », censée elle aussi réaliser une révolution « bourgeoise », mais ils n’excluent pas de participer au gouvernement, et préconisent une alliance ouvriers-paysans, représentés respectivement par les partis social-démocrate et socialiste-révolutionnaire, susceptible à la limite d’exercer directement le pouvoir. Ce que Lénine mettra en musique sous le nom paradoxal de « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie » … mettant en œuvre, qui plus est, à la manière des Jacobins français, la révolution « bourgeoise » ! |
| La conception même du caractère social de la révolution à mener est ici, il faut bien le dire, passablement complexe voire confuse – la position la plus claire est en fait celle de Trotsky, amorcée avant 1905 mais vraiment explicitée après, à savoir la révolution « permanente » devenant directement anticapitaliste, et ce n’est absolument pas sur la « révolution permanente » qu’ont porté les polémiques entre Lénine et Trotsky avant 1917. Lénine n’a eu connaissance de la brochure de Trotsky présentant cette position, Bilan et perspectives, qu’en 1919 – et l’a jugé « bonne ». |
| Ce qui fait la force des bolcheviks, ce sont leurs mots d’ordre immédiats clairs : République démocratique, renversement du tsarisme, assemblée constituante souveraine, et non pas monarchie constitutionnelle comme le demandent les libéraux. |
| Ce sont des mots d’ordre radicalement démocratiques, mais avec une sérieuse limite, un non-dit : même si l’égalité des nationalités est affirmée comme un objectif, l’autodétermination des nationalités non russes, ainsi que l’autonomie nationale non territoriale des nationalités diasporiques (avancée bientôt par le Bund), sont, quant à eux, des sujets occultés. |
| Ce problème, à la date de 1905, pèse moins que la clarté des mots d’ordre politiques globaux, le point fort permanent de Lénine, qui, même s’il n’a pas, en réalité, les idées très claires sur l’ensemble des processus sociaux combinés qui sont à l’œuvre, cherche toujours la clarté sur une question : la question du pouvoir. |
| Celle-ci se pose pour lui à l’échelle de l’empire des tsars, et pas à l’échelle des nationalités opprimés. Il est le dirigeant politique qui détermine son orientation le plus résolument en fonction d’elle. |
| Simultanément, Lénine, tout au long de l’année 1905, se heurte à sa propre fraction telle qu’elle a bien dû naître par suite de la scission et dans la clandestinité : il propose l’ouverture des comités du parti, un recrutement large, et l’élection des responsables, mais la résistance est forte. Les mencheviks de leur côté, doublent largement les bolcheviks en recrutant. |
| A l’automne, Lénine soutient globalement l’action du soviet de Petrograd, qui, présidé par Trotsky, a commencé à s’affirmer comme contre-pouvoir ou pouvoir alternatif national, et l’insurrection armée de Moscou, où bolcheviks et mencheviks ont combattu côte à côté, même si ces derniers ont préconisé la reddition sur la fin. |
| Et là il appelle à la réunification immédiate, et même à la dissolution des fractions. Martov, de son côté, accepte la version Lénine du fameux article des statuts de 1903 ! |
| Enfin, Lénine, lorsque le tsar concède des élections à une Douma octroyée, s’isole totalement en préconisant d’y participer, mencheviks comme bolcheviks choisissant le boycott. Les résultats – une majorité de députés indépendants mais réclamant un pouvoir constituant, conduisant le tsar à la dissoudre – donneront raison à Lénine. |
| Le faisceau des positions de Lénine en 1905 est, on le voit, complexe, empirique, manifeste à la fois une grande capacité d’adaptation et d’improvisation, avec des traits d’incohérence combinés à la recherche efficace de la plus grande clarté et du plus grand tranchant possible dans les mots d’ordre permettant d’avancer sur la question du pouvoir politique. |
| Sur le plan organisationnel, il adhère pleinement, fin 1905, à l’objectif d’un POSDR (Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie) de masse, composé de plusieurs courants, et dans lequel les fractions mencheviks et bolcheviks devraient, pour commencer, se dissoudre, ce qui aura soi-disant lieu au congrès suivant, à Stockholm en avril-mai 1906. |
| Les deux lignes stratégiques affirmées par les uns et les autres au printemps 1905 – préparer l’opposition ouvrière future à la Russie capitaliste (mencheviks) ou faire soi-même, avec la paysannerie, cette révolution « bourgeoise » (bolcheviks) – n’ont pas suffi à démarquer dans la pratique les deux courants au feu de l’action, à l’automne 1905 à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Il n’est évident pour personne à cette date que les uns sont des « réformistes » et les autres des « révolutionnaires ». |
| Au départ, ce parti agrège environ 34 000 mencheviks, 30 000 bundistes, 30 000 social-démocrate polonais et lituaniens, 14 000 bolcheviks, 9000 social-démocrates lettons. C’est un parti qui apparait comme représentant la classe ouvrière de Russie, mais pas de toutes les nationalités : les socialistes polonais sont majoritairement en dehors de lui et la social-démocratie ukrainienne est autonome (et il n’est pas présent en Finlande, un Etat distinct sous la souveraineté du tsar). |
| La formule « centralisme démocratique », censée référer à la social-démocratie allemande, mais qui n’est pas, on l’a oublié, d’origine marxiste, mais lassalienne, est proposée par Plekhanov et par Lénine pour exprimer ce que devrait être le fonctionnement idéal de ce parti, à savoir liberté dans la discussion et unité dans l’action. A cette date, strictement personne n’envisage que les divergences puissent être tues, car elles sont publiques et s’expriment dans la presse. |
| Nous entrons alors dans le quatrième moment de l’histoire de Lénine, le plus long, de 1905 à 1914, que j’entreprendrai de caractériser après en avoir parcouru les péripéties fort mal mémorisées par les historiens et commentateurs divers. La trame déterminante en est le combat pour un parti social-démocrate, ce qui voulait dire révolutionnaire, de masse du prolétariat industriel russe – ou de Russie, ambiguïté sur laquelle il nous faudra revenir. |
| L’on peut distinguer deux sous-périodes dans cette phase du combat de Lénine. Il vise, au départ, non la construction d’un parti à partir de la fraction bolchevik, mais bien la construction du parti unifié tel que la révolution de 1905 vient de le dessiner. Puis, à partir de 1910, la construction du parti et la construction de la fraction bolchevik en viennent à s’identifier. Ces deux sous-périodes, 1905-1910 et 1910-1914, correspondent aux phases de reflux pour la première, et de remontée pour la seconde, de l’activité des larges masses ouvrières et paysannes dans l’empire russe. |
| Dès le départ la méthode de Lénine est double : jouer le jeu de la dissolution des fractions et de l’unité, mais maintenir un appareil bolchevik discret au cas où ça ne marcherait pas. Et cela ne marchera pas. Mais attention : ce n’est pas la faute à Lénine. |
| C’est, avant tout, la conséquence du reflux de la révolution et de la répression, qui ne laissent pas le temps à ce parti d’exister comme un parti de masse démocratique et ouvert. Jusqu’en 1910 il va connaitre un processus de décomposition et d’affaiblissement, parallèle, notons-le, à la formation, dans la social-démocratie allemande, d’un appareil bureaucratique central attaché avant tout au nombre de sièges au Reichstag. |
| Le retour des divergences entre mencheviks et bolcheviks est amorcé par Plekhanov au congrès de Stockholm, en avril-mai 1906, car il revient sur l’insurrection de Moscou, qu’il juge avoir été une erreur « blanquiste » dans une révolution « bourgeoise ». Le réalignement global des bolcheviks et des mencheviks les uns contre les autres se produit pour les élections à la seconde douma, fin 1906 : les mencheviks préconisent l’alliance avec les libéraux bourgeois, les bolcheviks avec les partis disant représenter la paysannerie (s-r, principalement). Au congrès de Londres, en mai 1907, le nombre de membres est en recul mais les bolcheviks, avec le soutien des social-démocraties polono-lituanienne et lettone, ont cette fois-ci la majorité. |
| Potressov, pour les mencheviks, appelle alors à se cantonner pour toute une période aux actions légales (parlementarisme à la douma et syndicalisme), une position bientôt partagée par le Bund (auquel le renouveau culturel yiddish, dont il est un acteur essentiel, fournit une autre sphère d’activités légales). Cette position est qualifiée de « liquidatrice » non seulement par Lénine, mais par certains mencheviks et par Trotsky, car elle risque de mettre fin à l’autonomie du parti qui passe par un appareil clandestin. |
| Cependant, le débat sur légalité/illégalité recouvre une autre question, celle des actions violentes, dites terroristes, et des « ex », les expropriations (attaques de banques). Tous les courants ont réalisé en 1905 des opérations commandos d’autodéfense ou d’attaque, inaugurées historiquement par le Bund juif contre les pogromistes. Mais avec le reflux, ne les poursuivent que les s-r, les socialistes nationalistes polonais de Pilsudski, et, clandestinement mais on sait que Lénine est au centre de ces opérations, les bolcheviks, avec notamment la célèbre attaque du fourgon fiscal de Tiflis, préparée sur place (mais pas menée) par le jeune Staline. Des partisans du travail clandestin comme Trotsky ou Luxemburg condamnent ces actions comme contre-productives. |
| Il y a donc là une part de responsabilité de Lénine dans la dégradation des relations entre courants du POSDR, qui renvoie à son absence de principes dans les méthodes (j’en reparlerai), un pragmatisme radical qui le voit à la fois seul à préconiser la participation aux élections de la première douma, tout en organisant des actions clandestines s’apparentant au terrorisme qu’il condamne, mais qu’il envisage si elles rapportent (ce ne sera pas le cas, car les billets sont numérotés …). Mais ce n’est pas là la cause principale de la cartellisation du POSDR, qui tient aux causes générales que j’ai évoquées. |
| De plus, avec les élections à la troisième douma fin 1907, il apparaît que Lénine est minoritaire parmi les bolcheviks, où se développent des positions de plus en plus « gauchistes » : ils boycottent les élections, Lénine d’accord avec les mencheviks s’opposant à cette position. |
| Le courant bolchevik dans son ensemble, en tous cas les émigrés et les intellectuels, avec toute l’équipe qui avait secondé, et sauvé, Lénine après le congrès de 1903 (Bogdanov, Lounatcharski, Krassine), évolue même vers des positions qu’il juge « révisionnistes » au point de vue de la théorie marxiste. Ce n’est pas parmi les mencheviks que l’on est hétérodoxe, mais parmi les bolcheviks : empiriomonistes, empiriocriticistes, constructeurs de Dieu, peuvent sembler des phénomènes baroques, mais ils sont significatifs d’une recherche de novation qui concerne toute l’intelligentsia. |
| Lénine, loin de prendre le phénomène de haut, se lance à fond dans la polémique « philosophique », une grande partie de son activité en ces années, en faveur du matérialisme classique des Lumières, qu’il considère comme marxiste, et est soutenu par Plekhanov, droitier et orthodoxe. Cela donne Matérialisme et empiriocriticisme, le plus lourd de ses ouvrages, qu’Anton Pannekoek qualifiera de pensée philosophique bourgeoise, non dialectique. Il y a du vrai dans la critique de Pannekoek, mais elle ne signifie pas, comme il le pense, que Lénine n’était qu’un « révolutionnaire bourgeois ». |
| Dans ce double processus d’affaiblissement et de cartellisation du POSDR, les bolcheviks sont complétement redevenus une « fraction », dont Lénine réussit à faire exclure (tous restant donc dans le cadre du même parti, il faut le préciser), en juin 1909, les cadres gauchistes et « révisionnistes » de l’émigration, pour un motif d’indiscipline organisationnelle (la tenue par eux d’une « école de cadre » à Capri, financée par Maxime Gorki). |
| Mœurs de « coq de combat », déplore Rosa Luxemburg dans sa correspondance avec Léo Jogishes, qui n’est pas en reste quant à lui en Pologne … et il s’en est peut-être fallu de peu que ce soit l’inverse, à savoir les « vpériodistes » gauchistes (du nom de leur journal, qui signifie En avant) qui excluent Lénine de la fraction bolchevique … |
| Les cadres du premier bolchevisme, celui d’avant 1905, sont perdus pour Lénine, qui commence à reconstituer une équipe avec de nouveaux militants qui émergent en Russie dans l’adversité : Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Sverdlov, Rykov, Tomski, Piatakov, Preobrajenski, Staline, et l’agent de la police Malinowski, sont de cette génération. |
| Le point nodal entre les deux sous-périodes du combat de Lénine pour un parti ouvrier social-démocrate en Russie peut être situé à la réunion du comité central (CC) élu en 1907, tenue pour la première et dernière fois en janvier-février 1910 à Paris pour éviter la décomposition totale du parti, dont l’organisation de Moscou vient de disparaître. |
| La renonciation à l’activité illégale des mencheviks liquidateurs et la renonciation à l’activité légale des bolcheviks gauchistes sont symétriquement condamnées, les structures autonomes des fractions existantes sont enjointes de se dissoudre, les journaux bolcheviks et mencheviks doivent fusionner en un seul organe, Le Social-démocrate, avec une rédaction de 2 bolcheviks, 2 mencheviks, un s-d polonais, la Pravda de Trotsky, bon journal ouvrier, est instituée autre organe du parti avec le bolchevik conciliateur Kamenev en co-rédacteur, les fonds issus d’opérations illégales ou de dons de bourgeois sympathisants, dont les bolcheviks étaient les principaux détenteurs, sont confiés à trois sages de la social-démocratie allemande, Kautsky, Mehring et Zetkin. |
| Lénine est à la fois celui qui a alors le mieux joué le jeu de l’unité et le plus organisé systématiquement sa propre fraction, n’y renonçant donc aucunement, et tenant des stages intensifs de formation à Longjumeau. Pendant que les décisions du CC tardent à être mises en œuvre, il a l’appui du plus droitier mais du plus orthodoxe des mencheviks, et père symbolique du parti, Plekhanov, et impulse un Comité d’organisation en Russie, qui permet la tenue d’une « conférence du parti » à Prague en janvier 1912. |
| Peu auparavant, Kautsky, Zetkin et Mehring, fortement sollicités par Lénine, lui ont remis les fonds qui leurs avaient été confiés, admettant que la direction élue en 1907 ne fonctionne pas et que le Comité d’organisation des bolcheviks, cautionné moralement par leur adversaire Plekhanov, a ne certaine légitimité pour représenter le parti. |
| A Prague est élu un nouveau comité central, très majoritairement bolchevik mais avec la tendance de Plekhanov, dite des « mencheviks du parti ». Kautsky, Zetkin et Mehring trouvent alors que Lénine va trop loin, ou trop vite, et qu’on a affaire à une nouvelle scission, ce qui en un sens est vrai, puisque la conférence s’est donné les pouvoirs d’un congrès alors qu’elle n’a pas réunie toutes les tendances. Le gros des mencheviks et les courants dispersés issus de la gauchisation de la première génération bolchevik seront d’ailleurs réunis peu après, avec Trotsky comme « modérateur », à Vienne, en un « bloc sans principes » qui fera long feu. |
| Lénine a très bien manœuvré : c’est en fait début 1912, et pas avant, qu’il se trouve réellement à la tête de ce parti ouvrier social-démocrate de Russie, qui progresse à nouveau dans un contexte de vagues de grèves et d’affrontements sociaux et démocratiques. Rosa Luxemburg, énervée par ces histoires, ne cache pas dans sa correspondance avec Jogishes que les bolcheviks ont finalement rallié la quasi-totalité des militants ouvriers en Russie, ce qu’indique la diffusion de leur presse, lancée après souscription de masse, la Pravda – titre piqué à Trotsky. |
| Les mencheviks deviendront ou sont déjà la force sociale-démocrate traditionnelle chez les cheminots, les typographes et en Géorgie, mais le prolétariat industriel, dès avant 1914, et derrière lui les larges masses urbaines, sont syndicalement et électoralement gagnées aux bolcheviks, sous le nom de social-démocrates, qui sont donc devenus le « parti traditionnel » des ouvriers russes. |
| Toute l’action de Lénine dans les années clefs 1905-1914 a visé à construire, et en même temps à en conquérir la direction, un parti ouvrier national dans le cadre – pourtant pas « national », je vais y revenir – de l’empire russe, et dans le cadre de l’Internationale, avec la social-démocratie allemande comme modèle, et Karl Kautsky comme référent et caution. |
| Depuis 1905 et jusqu’en 1912, Lénine est d’ailleurs, avec Plekhanov (et les représentants ses s-r, moins réguliers), un participant assidu du Bureau Socialiste International (BSI), ayant les meilleures relations du monde avec son secrétaire, le réformiste belge Camille Huysmans. |
| A partir de 1912, il se base à Cracovie et concentre ses forces sur l’organisation du parti ouvrier en Russie, et délaisse le BSI précisément au moment où celui-ci voudrait traiter de la « question russe », la situation réelle sur le terrain (les bolcheviks ont pris la direction et la légitimité majoritaire du POSDR) n’étant pas comprise dans l’Internationale. Il y délègue en « ambassadeurs » (ce qui a le chic d’énerver Rosa Luxembourg, qui le voudrait présent) Pavel Litvinov, futur ministre des Affaires étrangères de l’URSS, ou Inessa Armand (dont il est amoureux). |
| Lénine est donc absent, dans l’Internationale, des épisodes cruciaux de la marche à la guerre et des tentatives de Rosa Luxemburg ou de Jean Jaurès, de combattre la guerre qui vient. Dans le SPD allemand, depuis 1910, une aile gauche opposante, dont fait partie Luxemburg, a pris forme sur les questions politiques clefs de la lutte des classes dans le second Reich : comme les mencheviks et comme Trotsky, Lénine n’a pas soutenu cette aile gauche, et est resté fidèle à Karl Kautsky, tenu pour le garant de la ligne marxiste. |
| Nous voici parvenus au terme de la quatrième grande phase de l’action de Lénine, au seuil de la première guerre mondiale. Cinq traits me semblent ici fondamentaux, qui entraîneront des conséquences sur la suite des évènements malgré le fait que Lénine fera preuve d’une fabuleuse capacité d’adaptation et d’innovation. |
| Premier trait fondamental, Lénine situe entièrement son action dans le cadre d’une Internationale de partis nationaux et ne prétend pas donner d’orientation à l’Internationale, mais, à ce niveau, agir en soutien à Karl Kautsky contre les « révisionnistes » et les « réformistes », voyant d’ailleurs dans les économistes, puis dans les mencheviks, leurs équivalents russes. Dans ce cadre, il est un constructeur typique, peut-être le plus archétypique, d’un parti ouvrier social-démocrate « national », au sens de parti se situant dans le cadre d’un seul Etat. |
| Cependant, second trait fondamental, alors que les Bebel et les Kautsky ont construit la social-démocratie allemande dans l’optique d’un développement pacifique de longue durée, et non dans celle de l’affrontement proche en vue de détruire l’appareil d’Etat prussien comme le leur rappelle Luxemburg, où que les Jaurès, les Guesde et les Vaillant, ont situé de même la construction de la SFIO dans le cadre de la III° République française, Lénine a conçu la construction du POSDR en vue du renversement du tsarisme, et il a formulé systématiquement ses mots d’ordre, des mots d’ordre démocratiques, par rapport à cette finalité pensée non comme lointaine, mais comme prochaine. C’est là la pointe révolutionnaire qui a fait sa force et celle de la « fraction » bolchevique. |
| Mais, troisième trait fondamental, il s’agit là d’une ligne révolutionnaire pour la seule Russie ; au plan international, Lénine n’a, pas plus que l’Internationale dite « seconde » dans son ensemble, de stratégie révolutionnaire effective, prévoyant que faire à cette échelle dans l’une des trois hypothèses de déstabilisation de l’Europe qu’envisageait le vieil Engels en 1894 : une guerre continentale, un coup de force réactionnaire en Allemagne et/ou une révolution en Russie. Lénine s’en tient aux formules prudentes et limitées de Karl Kautsky dans les Chemins du pouvoir (1907), qui se contentent de dire que la social-démocratie sera le foyer de stabilité quand le monde bourgeois s’effondrera … |
| Quatrième trait fondamental : cette absence de stratégie révolutionnaire internationale, facteur subjectif clef en dernière analyse de la faillite de l’Internationale seconde en 1914, est liée à la sous-estimation des questions nationales, qui, dans le cas de Lénine, correspond au fait que le cadre de la lutte politique et de la prise du pouvoir est pour lui l’Etat russe, donc l’empire des tsars, et que les mots d’ordre démocratiques iront au maximum jusqu’au « droit » formel à l’autodétermination par exemple des Ukrainiens, mais sans l’envisager en aucun cas comme souhaitable, bien au contraire. |
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