Arguments pour la lutte sociale
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Par aplutsoc2 le 24 août 2026
Cette note, extraite de mes archives, vise à éclairer le passage sur le problème de la constituante de mon article sur Lénine, notamment à propos des résultats effectifs de ce scrutin et de son contexte. Vincent Présumey.
Photo illustrant cet article : la réunion unique de la constituante de Russie, 5 janvier 1918,source Wikipedia.
Les élections à la constituante se déroulent en novembre 1917. L’exigence d’élections libres à une assemblée constituante souveraine est une vieille revendication des révolutionnaires russes, et particulièrement des bolcheviks, chez qui elle était associée au renversement du tsarisme : une « insurrection populaire victorieuse » instaurant un « gouvernement révolutionnaire provisoire » et une « république démocratique », disaient-ils en 1905, étaient les conditions de la convocation d’une véritable constituante. En 1917, la volonté ostensible de différer ou d’ajourner à la Saint-Glinglin de telles élections générales, fut l’un des motifs du mécontentement populaire envers le gouvernement provisoire après la révolution de février, d’autant qu’il différait aussi toute réforme agraire, censée justement devoir être l’œuvre d’une telle assemblée. Dans une certaine mesure Octobre a donc eu lieu, entre autres choses, pour que la constituante puisse être élue, ce qui ne semblera paradoxal qu’après coup.
Le gouvernement Kerenski avait mis en route la procédure électorale en août 1917, mais sans donner son feu vert aux élections elles-mêmes. Il était clair, d’une part qu’il entendait que ces élections soient précédées d’un règlement de compte avec les bolcheviks et la classe ouvrière, d’autre part qu’il mettait en place toute une série d’organismes préparatoires, « pré-parlement », « conférence d’Etat », et autres comités Théodule associant des élus de soviets à des élus municipaux, toutes sortes d’« experts » et même des ecclésiastiques, visant à noyer et encadrer la constituante aussi bien que, de manière plus pressante, les soviets.
Inversement, les bolcheviks, qui en réclamaient la convocation immédiate, tenaient que seul le pouvoir des soviets, représenté par eux-mêmes, était à même de garantir une véritable constituante. L’on peut donc considérer qu’eux aussi voulaient la préempter, mais dans un sens inverse à celui de Kerenski.
Une théorie qui n’avait pas cour était celle de la « vulgate » qui s’ensuivra, selon laquelle une assemblée élue au suffrage universel, ce serait « bourgeois », et qu’un soviet, initialement assemblée générale de grévistes élisant ses délégués contrôlés et révocables, ce que furent les premiers soviets, serait la seule forme possible du pouvoir prolétarien. « Suffrage contre AG » : cette représentation n’existait pas encore.
Tout au contraire, lorsque Trotsky, qui fut en 1905-1906 le premier praticien et théoricien notable des soviets, ayant présidé celui de Saint-Pétersbourg, présentait dès cette époque les soviets comme « la véritable démocratie, non falsifiée, sans les deux chambres, sans la bureaucratie professionnelle, qui conserve aux électeurs le droit de remplacer quand ils le veulent leurs députés », il opérait, certes, une opposition avec le parlementarisme dans les Etats bourgeois, mais non pas avec le suffrage universel, et il rapprochait les soviets des assemblées révolutionnaires élues telles que la constituante et la convention françaises, qui concentraient les pouvoirs et affrontaient l’ancien appareil d’Etat.
Finalement, l’idée plus ou moins claire prévalait que les soviets, forme d’un nouvel Etat se substituant à l’ancien appareil d’Etat, ou à la rigueur le prenant sous son contrôle, étaient justement les formes d’organisation à même de garantir qu’une constituante en soit réellement une : souveraine, concentrant les pouvoirs, composées de ce fait d’élus pleinement responsables, et donc révocables.
De même, mais en sens inverse, que la souveraineté d’une constituante octroyée par un pouvoir capitaliste déjà en place est limitée (ce que voulait faire Kerenski), celle d’une constituante assurée par un pouvoir soviétique l’est aussi : elle va « constituer » un régime soviétique, mais au fond, elle est élue pour cela car c’est lui seul qui, en amorçant la destruction de l’ancien Etat, l’a permise, sans qu’il n’y ait là d’atteinte à la démocratie au moment où cela se produit.
De fait, et rapidement, après Octobre, une constituante est sans doute apparue superflue à certains dirigeants et militants investis dans les soviets, lesquels étaient déjà des assemblées souveraines, concentrant les pouvoirs, et composées d’élus responsables et révocables. Mais ce n’était pas le cas à la base : les bolcheviks ont immédiatement considéré que différer les élections serait une mesure impopulaire, et contradictoire aux promesses faites et aux sentiments des participants aux soviets, précisément.
Ils y auraient pourtant eu quelque intérêt, car l’on ne peut pas dire que la constituante russe élue en novembre 1917 l’ait été dans le cadre politique né d’Octobre, les listes de candidats, par districts, présentées par les partis à la proportionnelle, datant toutes d’avant Octobre, ce qui va avoir de graves conséquences. Le principe même de telles listes faites par les partis, souvent à grande échelle territoriale, prive les électeurs de toute prise directe sur ceux qu’ils vont élire, ce qui est d’emblée une entrave au caractère pleinement démocratique de la future assemblée. Le paradoxe est que c’est donc Octobre qui a permis un vote dont les conditions générales avaient été codifiées avant Octobre.
Ce paradoxe se traduit dans les résultats et leur signification réelle, en opposition avec l’orientation politique d’une majorité de députés. Il y a des fluctuations dans les sources et les ouvrages historiques sur le détail des résultats, dont l’établissement, incomplet, n’est pas un mince problème historique. Mais l’essentiel est clair : avec une assez forte participation (excluant toutefois les zones occupées par les troupes allemandes), ces premières élections libres de l’histoire russe ont donné une nette majorité non aux bolcheviks, mais aux s-r – environ le quart des voix aux premiers et de 54% à 58% selon les sources aux seconds, mais avec les fortes nuances que nous allons signaler. En outre, si les cadets, principal parti capitaliste et bourgeois clairement affirmé, et les listes adjacentes, forment un môle de 7,8% (souvent autour de 20% dans les grands centres urbains), les mencheviks s’effondrent à 3,3%, et moins encore en Russie proprement dite si l’on tient compte du fait qu’ils sont hégémoniques … en Géorgie.
Ces résultats n’avaient rien d’inattendu, et il est faux de croire que Lénine s’était d’abord imaginé que les bolcheviks l’emporteraient haut la main. Les bolcheviks sont clairement « le » parti ouvrier et sont quasi hégémoniques dans le vote ouvrier industriel. Ils sont largement en tête dans les grandes villes, mais ils tombent à 16% dans les terres noires de la Volga, bastion s-r, 12 à 10% en Sibérie, 10% en Ukraine. Leur score de 23,6% selon Oliver H. Radkey, correspond au vote ouvrier massif, plus un vote paysan disséminé, mais pas inexistant, souvent autour des villes et des nœuds ferroviaires et qui semble avoir été, dans les villages, un vote « jeune » et féminin (ce que Radkey explique par le souhait de voir les hommes revenir du front, point qui mériterait une étude plus poussée). Ceci correspond en tous cas à leur implantation et surtout à leur rayonnement.
La majorité paysanne a voté « socialiste-révolutionnaire » (s-r), pour le vieux courant populiste qui, depuis les années 1860, parlait en leur nom, et, en effectifs et en audience apparente, de loin le plus grand parti de l’année 1917. Le problème est que « s-r » n’a plus aucun sens précis au moment du vote. La scission des s-r de gauche, pro-soviétiques et alliés aux bolcheviks, est postérieure à l’établissement des listes de candidats s-r – on se demande bien du coup comment font certains sites internet pour donner le score exact des s-r de gauche : sans doute en calculant sur le total des électeurs la proportion correspondant aux députés qui, une fois arrivés à Petrograd, s’affichent s-r de gauche, soit 39 contre 289. On voit bien que ce chiffre est biaisé et que la sensibilité s-r de gauche, qui, au même moment, gagne une large majorité dans les soviets paysans, territorialement plus proches des villages que la constituante, était sous-représentée au départ dans les listes uniques du parti s-r. Les s-r de gauche avaient en effet réunis 195 délégués (avec 37 bolcheviks et 22 anarchistes) contre 65 s-r de droite au congrès paysan de novembre, puis 359 voix pour le pouvoir des soviets contre 314 aux s-r de droite et du centre au congrès plus large de décembre, sur la socialisation du sol.
Le problème se complique encore du fait que les s-r proprement dits, à savoir les listes nationales s-r directement labellisée par le parti, ont en fait totalisé « seulement » autour de 38% des voix d’après l’étude d’O.H. Radkey, sans doute la plus exhaustive.
Pour atteindre la large majorité de 54 à 58% il faut, d’une part, leur adjoindre d’autres listes paysannes, apparentées aux s-r, aux résultats très variables (près de 80% par exemple dans la plus grande partie de la Sibérie occidentale et extrême-orientale). Ces listes, non unifiées nationalement et directement paysannes, étaient vues avec méfiance par les dirigeants s-r (de droite ou de gauche) appartenant plutôt à l’intelligentsia rurale (instituteurs, petits fonctionnaires, corps médical), ce qui ne les a pas empêchés de les absorber dans les décomptes globaux. Leur pourcentage total est difficile à évaluer mais peut approcher les 10%.
Et il faut, d’autre part, leur incorporer les élus ukrainiens : pas moins de 14,7% du total des voix comportant les s-r et les sociaux-démocrates ukrainiens, ce qui signifie une forte participation ukrainienne, quasi totalement socialiste et nationaliste à la fois. Elle inclut les « socialistes unifiées » associant s-r et sociaux-démocrates ukrainiens (8,5%) les s-r étant sous diverses formes prépondérants aussi dans le reste du vote ukrainien. Les 81 députés s-r ukrainiens semblent à bien des égards plus proches des s-r de gauche – la majorité d’entre eux sont retournés en Ukraine avec le projet de révolutionner la rada, amorce d’assemblée nationale, et ils sont à l’origine du courant spécifique dénommé borotbiste, dont la majorité rejoindra le Parti communiste en 1920.
De même, le total s-r englobe aussi environ la moitié des voix nationalistes « musulmanes » et tatares, qui totalisent 2,26% du total et sont localement majoritaires dans une grande partie de l’Oural et de ses abords.
De plus, selon une étude de T.V. Osipova, beaucoup de paysans méfiants, tout en votant s-r, se sont assemblés pendant le scrutin, et les résolutions votées dans des réunions populaires recensées dans 415 volosts montreraient une quasi-unanimité pour exiger le rappel de l’assemblée constituante au cas où elle ne ratifierait pas le décret des soviets sur la terre, et que 53,5% des paysans ainsi assemblés, souvent à l’occasion du vote, se prononçaient pour que les soviets gardent le pouvoir (avec ou sans constituante), 30% pour un transfert du pouvoir à la constituante une fois celle-ci élue, 16,5% hésitant.
L’ensemble de ces éléments mis bout à bout est loin de se réduire au seul irrespect de la représentativité réelle des s-r de gauche dans la liste s-r, souvent considérée comme la justification plus ou moins sophistique de Lénine à l’encontre de la légitimité de ce scrutin. S’y ajoutent en particulier l’adjonction de la quasi-totalité du vote ukrainien au vote s-r, et les sentiments de la masse paysanne qui allaient très au-delà de la seule surface du courant s-r de gauche. Cet ensemble de données permet de dire que, par exemple, le spécialiste des soviets Oscar Anweiler avait tort d’écrire que « … rien ne confirme la thèse, soutenue plus tard par les bolcheviks, selon laquelle les s-r de gauche auraient recueilli beaucoup plus de voix que les s-r de droite, s’ils avaient fait bande à part, et, de concert avec les bolcheviks, auraient acquis la majorité. ». Il semble au contraire fort probable, toutes choses égales par ailleurs, que des élections plus tardives d’un mois ou deux avec des listes prenant en compte les différentiations politiques réelles parmi les « s-r », voire une meilleure territorialité que celle conférée par le scrutin de liste à l’échelle des districts, auraient procuré une assemblée constituante pro-soviétique – ce qui ne voulait nullement dire monolithique.
Quoi qu’il en soit, il apparaît fin novembre que l’assemblée à venir sera composée d’une majorité de députés antisoviétiques, alors que le sentiment populaire majoritaire ne l’était pas. L’ouverture de la première session de l’assemblée sera différée progressivement du 28 novembre au 5 janvier (selon l’ancien calendrier), dans une tension croissante également due à l’angoisse sur la poursuite ou non de la guerre. Les bolcheviks au pouvoir ne sont pas les seuls responsables de ce retard : les députés de toutes tendances ne sont arrivés que très progressivement, les résultats détaillés n’étant connus que peu à peu (et ne le seront jamais complétement). Le 28 novembre, les cadets entrainant les s-r de droite et du centre ont organisé une manifestation antisoviétique, que le Comité Militaire Révolutionnaire, en voie de dissolution, aurait voulu réprimer, ce que le Sovnarkom lui a interdit. Mais le parti cadet est proclamé « ennemi du peuple » et sa répression s’engage. C’est le lendemain 29 novembre que le comité central bolchevik débat pour la première fois sérieusement du problème de la constituante. Deux positions se dessinent initialement.
L’une est celle de la droite bolchevik, non représentée à ce comité central car ses chefs sont encore démissionnaires pour la plupart, mais qui a dans un premier temps pris le contrôle du groupe des députés bolcheviks à la constituante, justement : Kamenev, Noguine, Milioutine, Riazanov, Rykov, Larine. Ils espèrent faire de la constituante une nouvelle base pour défendre la formation d’un gouvernement unitaire beaucoup plus large que celui en place, et qui, sans doute, ne prétendrait pas combattre pour la réalisation du socialisme, ni pour la révolution mondiale immédiate – le scepticisme sur les chances d’éclatement de la révolution socialiste en Europe est un élément important de leurs analyses.
Le problème est que, face au mot d’ordre Tout le pouvoir à l’assemblée constituante, commun aux partis bourgeois, à la droite et au centre s-r et aux mencheviks les plus droitiers, et qui signifie la fin du pouvoir soviétique, leur position est inconsistante : une « unité » reposant sur la constituante et marginalisant Lénine-Trotsky et même les s-r de gauche, ne ferait plus, à ce stade, qu’ouvrir la voie à la destruction des soviets ou à leur reclassement comme administrations de seconde zone.
Au CC de fin novembre Boukharine propose de réunir l’assemblée et d’y regrouper tous ceux qui reconnaissent le pouvoir des soviets et avalisent les décrets d’Octobre, pour faire sécession avec eux et proclamer une « Convention révolutionnaire ». Cette position semble avoir intéressé le CC qui décide au final de mandater Lénine pour pondre des Thèses, et de reprendre le contrôle du « groupe parlementaire ».
Les Thèses de Lénine comportent à la fois l’idée, en fait nouvelle dans sa formulation abrupte, que les soviets sont une forme plus élevée de démocratie que « la république bourgeoise ordinaire, couronnée par une assemblée constituante » (Thèse 2 ; comme s’il était « ordinaire » pour les Etats bourgeois d’être ainsi « couronnés » !), et l’idée que, si la constituante annoncée s’oppose aux soviets, il faudra en réélire une autre (Thèse 18) – le rappel des députés ne reconnaissant pas le pouvoir soviétique, pour réélection, avait lui aussi été envisagé dans les discussions précédentes.
Au groupe bolchevik de la constituante, Kamenev est remplacé par Chliapnikov, ultime défaite des « bolcheviks modérés » selon Rabinowitch.
Une évolution idéologique accélérée, et largement informulée, s’impose dans ces semaines parmi les dirigeants bolcheviks. La notion de constituante souveraine révolutionnaire est rabaissée dans le sens du parlementarisme bourgeois, dont elle ne relevait pas à l’origine, tandis que le vote ouvrier, et, en grande partie aussi, militaire, en faveur des bolcheviks, urbain plutôt que rural, est présenté comme conférant une légitimité supérieure à la simple légitimité numérique du suffrage universel égal. Cette évolution sans grandes phrases justifie par avance la prochaine dissolution de la constituante, qui en assurera en même temps la pérennité : c’est donc à partir de là seulement que prévaudra la vulgate dans les rangs « communistes » entendant par-là se différencier des « réformistes » ou « sociaux-démocrates », selon laquelle des élections générales au suffrage universel sont choses bourgeoises.
On sait comment Rosa Luxemburg, marxiste orthodoxe s’il en est, en tout cas au moins autant que Lénine, sera surprise de découvrir ces positions, lesquelles présentaient l’avantage de justifier la non-reconvocation d’élections – ce qui était, dans la pratique, effectivement difficile en pleine négociations sur la paix et dans la situation de désordre montant, mais qui furent d’emblée affirmées comme fondées « dans les principes de classe ».
Depuis, des générations de « marxistes » ont asséné comme une évidence « de classe » que des élections générales, « c’est bourgeois ». Si on leur demande d’expliquer pourquoi, ils trouvent la question déplacée et, s’ils veulent bien réfléchir, les voilà perplexes. Aucun argument « matérialiste » « de classe » ne saurait en effet justifier cette représentation purement fétichiste. Que la République soviétique russe de début 1918 ait, de facto et parce qu’elle ne pouvait faire autrement, fonctionné sous la forme exclusive d’une pyramide de soviets, ne saurait exclure d’autres formes institutionnelles pour le pouvoir prolétarien, et surtout pas la démocratie la plus large dont le suffrage universel est une composante, non pas suffisante, mais nécessaire …
La constituante se réunit finalement le 5 janvier, en l’absence des députés cadets qui avaient préféré ne pas se risquer à venir. La manifestation en sa faveur, de quelques dizaines de milliers de participants issus surtout des milieux bourgeois, petits-bourgeois et du fonctionnariat, en principe autorisée mais sévèrement contenue, fut en fait attaquée à plusieurs reprises par les gardes rouges, causant 21 morts. Cette répression à demi-spontanée, qualifiée le lendemain par Lénine de désordre inévitable, fut le fait de divers groupes armés dont la Tchéka ne faisait pas partie, et qui associaient aux bolcheviks de larges secteurs s-r de gauche et anarchisants, dont beaucoup de marins.
Présidée par le chef historique du parti s-r, Victor Tchernov, la constituante se réunit le soir et la nuit dans un étrange climat, et avec d’étranges débats car, refusant d’examiner en priorité la Déclaration des droits du peuple travailleur et exploité soumise par Sverdlov au nom de l’exécutif des soviets et qui signifiait la reconnaissance de leur pouvoir, sa majorité entreprit de discuter d’un ensemble de lois qui avaient en fait déjà été promulguées et mises en œuvre par les soviets, sur la question de la terre.
Cette première et unique session se termina le 6 vers 5 heures du matin. Comme l’écrira plus tard le s-r de droite Sviatiski, la constituante est morte cette nuit-là, non du manque de courage de ses partisans « prêts à mourir pour elle », ni en raison de l’impatience des marins de la garde (légende due à l’intervention, bien réelle, du marin anarchiste-communiste Jelezniak venu taper sur l’épaule de Tchernov pour qu’il abrège ses discours), mais du fait de l’indifférence populaire : aucune réaction sociale ne suivit la décision de dissolution, prise par les instances soviétiques le lendemain, avec, comme seuls opposants véritables au Comité Exécutif Central, les mencheviks et les derniers bolcheviks droitiers Riazanov et Lozovski.
Peut-on dire avec Rabinowitch que le 5 janvier 1918 marque la fin du multipartisme en Russie ? Non, puisque les soviets reposent sur deux partis, eux-mêmes non homogènes, les bolcheviks et les s-r de gauche, et comportent une petite opposition menchevique, ainsi que des courants anarchistes agissant plus ou moins en francs-tireurs sur leurs marges, sans parler des groupes nationaux. Il s’agit d’une démocratie soviétique multiparti, mais qui vient de rejeter l’existence même d’une assemblée nationale, et dans laquelle le suffrage n’est pas égal – c’est un peu l’inverse d’un suffrage censitaire : la pyramide des soviets valorise le vote ouvrier par rapport au vote paysan, et les classes « bourgeoises » sont en dehors ou exclues, ainsi que, explicitement, les officiers d’ancien régime et professions analogues.
Ce n’est toujours pas une dictature au sens habituel du terme, mais c’est assurément une forme d’Etat instable, issue de la décomposition de l’ancien Etat, dans laquelle les composantes à la fois démocratiques et prolétariennes sont, au fond, précaires, car menacées par la dynamique de la guerre et de la paix.
Eléments bibliographiques. Alexandre Rabinovitch, Les bolcheviks prennent le pouvoir, La révolution de 1917 à Petrograd, La Fabrique, Paris, 2016 (trad.) ; The Bolcheviks in Power. The first year of soviet rule in Petrograd, Indiana University Press, Bloomington, 2007 ; Edward Hallet Carr, La révolution bolchevique, 3 tomes (trad.), Paris, Editions de Minuit, t. 1 1969, t. 2 et 3 1974 ; Marc Ferro, La Révolution de 1917, Paris, Albin Michel, 1997 ; Des soviets au communisme bureaucratique, Paris, Gallimard, 2017 ; 1917, Les hommes de la Révolution, Témoignages et documents, Paris, Omnibus, 2011 ; Orlando Figes, La Révolution russe, deux tomes, Paris, Gallimard, 2009 ; Oscar Anweiler, Les soviets en Russie, 1905-1921, Paris, Gallimard, 1971 (trad.) ; Olivier H. Radkey, Russia goes to the Polls. The Election to the All-Russian Constituent Assembly, 1917, Cornell University Press, Ithaca and London, 1990 ; T.V. Osipova, Rossiskoe krest’ianstsvo v revoliutsi i grazhdanskoie voine, Moscou, 2001.