Par Gérard Florenson
La responsabilité de l’État marocain dans l’entrée massive de migrants dans l’enclave coloniale de Ceuta est au centre de violentes polémiques entre le gouvernement espagnol, la droite et l’extrême droite, à quoi s’ajoutent des positions divergentes entre les partenaires de Pedro Sanchez.
Selon le Parti Populaire et VOX, non seulement la monarchie et le gouvernement marocain ne pouvaient pas ignorer les préparatifs de ce que la droite espagnole qualifient d’invasion mais ils en étaient les complices voire les organisateurs, ce que nient les autorités marocaines.
Pour quel motif ? Faire pression sur l’Espagne pour exiger la dévolution de Ceuta et Mellila ? Il est improbable que ce genre d’opération suffise et par ailleurs la crédibilité du Maroc comme gendarme de la frontière peut en être affectée.
Ni le PP ni VOX n’émettent l’hypothèse selon laquelle le Maroc aurait favorisé cette migration massive -qui a tout de même provoqué la mort de 140 de ses citoyens- pour déstabiliser le gouvernement Sanchez, dont la politique contrarie un peu Trump et
Netanyaou, les alliés de Mohamed VI. Et pour cause: PP et VOX tirent profit de cette situation.
Accusant Sanchez de mollesse et même de trahison, ils exigent un blindage accru de la frontière et des sanctions contre le Maroc, sans toutefois être capables de préciser lesquelles. VOX préconise une rupture totale, le PP est plus hésitant compte-tenu des relations économiques avec le Maroc. Ce qui est évident c’est que le caractère autoritaire, répressif et quasi dictatorial, de la monarchie marocaine ne les gène pas à condition qu’elle reste à la place subordonnée qui lui a été dévolue. Cela ne gène pas non plus Sanchez qui
s’efforce de dédouaner la monarchie marocaine en accusant de mystérieuses mafias…
Leur ami le roi est l’ennemi de son propre peuple En 1994 l’écrivain Gilles Perrault avait dénoncé dans un livre titré “Notre ami le Roi” la
complaisance de la France envers Hassan II, père du monarque actuel, un dictateur sanguinaire (1) protégé par le “monde libre”, c’est à dire par les puissances impérialistes, comme rempart contre les mouvements révolutionnaires africains. Lors de l’indépendance
de l’Algérie la France avait soutenu Hassan II lors de la “guerre des sables” qui visait à annexer les zones pétrolières et permettre à la France d’en garder le contrôle.
Mais cet “ami de la France” était aussi un “ami de l’Espagne”, du roi Juan Carlos comme de Felipe Gonzalès, il était adulé par les investisseurs… Terres agricoles, phosphates et autres richesses du sous-sol, mais aussi main d’oeuvre bon marché et solidement contrôlée pour les industries délocalisées, dont l’automobile, un “pays sûr” pour les capitalistes, On n’allait pas s’émouvoir pour les “droits de l’homme”. En bonne amitié on lui a mème fait cadeau du Sahara Occidental, ex-Sahara espagnol, sans que la population n’ait été consultée. Le lâchage par Sanchez du Front Polisario montre que les bonnes relations continuent avec Mohamed VI.
Ce dernier est moins sanguinaire que son père mais son régime n’en est pas moins autoritaire, voire dictatorial car les pouvoirs des députés sont très réduits, le monarque étant la seule vraie autorité. La répression des mouvements de la jeunesse marocaine contre le chômage et la précarité, contre les dépenses de prestige pour la coupe du monde de football au détriment des budgets de la santé et de l’éducation (2), révèle la nature du régime. Il n’est pas surprenant qu’un nombre grandissant de jeunes, constatant l’impossibilité de changer les choses, cherche par tous les moyens à quitter le pays.
Et ce sont ces jeunes qui sont stigmatisés, qualifiés d’envahisseurs, accusés de porter atteinte à l’intégrité territoriale de l’Espagne et de l’Europe, par ceux-là même qui, en soutenant leur “ami le Roi” et en participant au pillage du pays, portent une grande part de responsabilité dans leur détresse.
Contre les rois, avec les peuples
Le roi du Maroc, mais aussi Felipe le Bourbon, sont nos ennemis comme ils sont ceux de leurs propres peuples. En l’écrivant nous n’oublions pas bien sûr les gouvernements capitalistes “républicains” comme la France de Macron et l’Italie de Meloni, tous au service des capitalistes.
Mais notre hostilité à la monarchie marocaine ne signifie pas hostilité au Maroc: il faut s’opposer à toute dérive raciste liée au conflit actuel autour de Ceuta. Pour l’extrême droite le Maroc est un pays barbare qui menace la civilisation: quand VOX, qui par ailleurs
soutient Poutine, veut rompre les relations diplomatiques avec le Maroc il ne vise pas Mohammed VI mais les “Moros”. A Ceuta même la population arabe, toujours socialement discriminée malgré sa nationalité espagnole, est de plus en plus soumise à des agressions
racistes et islamophobes (3).
La polémique autour de l’organisation de la coupe du monde de football et du lieu de lafinale, comporte de gros risques. Les partisans de l’exclusion du Maroc se trouvent tant àl’extrême droite que dans la gauche réformiste. Evidemment les raisons invoquées ne sont pas les mêmes. Pour VOX, qui se moque bien des conditions de vie du peuple marocain, cela fait partie de la lutte contre les Maures. Pour SUMAR et autres progressistes (on retrouve les mêmes demandes au Portugal) il s’agit de dénoncer un régime dictatorial.
Mais si cette campagne se développe on peut craindre quelques difficultés pour faire la différence entre deux positions qui veulent réserver l’organisation des évènements sportifs aux pays “civilisés” (comme si dans ces pays la coupe du monde n’était pas une source de gros profits pour les capitalistes et un prétexte à des coupes dans les budgets sociaux pour financer les investissements).
Et ni les uns ni les autres ne proposent de consulter la population marocaine !
Il n’est pas d’autre issue que la lutte résolue contre les politiques néo-coloniales qui réduisent les peuples à la misère, pour le profit des grands groupes capitalistes.
Les travailleurs de l’État espagnol doivent lutter aux côtés de leurs frères et soeurs du Maroc contre les oppresseurs et exploiteurs des deux pays.
L’union des travailleurs fera la paix du monde.
Nous reprenons ce vieux slogan du mouvement ouvrier, en lui donnant toute sa signification révolutionnaire de lutte pour le socialisme.
(1) Gilles Perrault démasque cet “ami de la France”, en fait de ses dirigeants, de ses industriels, de ses élites de droite et de gauche. Hassan II était valorisé, à l’inverse du gouvernement algérien
dont le verbiage anti-impérialiste inquiétait. Cela valait la peine de fermer les yeux sur la réalité d’un dictateur brisant les oppositions par la répression, pourrissant par la corruption, truquant par la
fraude, courbant par la peur. Sa « démocratie » connut une moyenne de quatre procès politiques par an, plus de cent depuis l’indépendance, avec, chaque fois, une fournée de militants condamnés à mort ou à des siècles de prison. Tortures du derb Moulay Cherif, morts-vivants de Tazmamart, calvaire des enfants Oufkir, nuit des disparus sahraouis. Assassinat en France du dirigeant socialiste Ben Barka.
(2) Le mauvais état de santé de beaucoup de migrants arrivés à Ceuta, dont des enfants, certains avec des maladies éradiquées en Europe, témoigne que l’accès aux soins est hors de portée pour
la majorité des Marocains. Par ailleurs malgré les chiffres officiels l’analphabétisme n’a pas disparu et touche notamment les femmes des régions rurales.
(3) L’extrême droite (VOX représente 20% des électeurs de Ceuta) considère les Ceutis musulmans, soit la moitié de la population, comme une menace pour la population européenne et ses privilèges. Loin des discours sur la convivialité il existe un apartheid dans la colonie, des discriminations au niveau des salaires et du logement.