Au lendemain du 17 octobre 2026

Ce matin, j’ai la pensée anesthésiée, Dédé.
À force de scroller les images de l’agitation d’hier, je finis par ne plus distinguer celles de la veille, ni celles d’avant. Depuis un mois, c’est le même foutu feuilleton. Des CRS et des gardiens de la paix qui cognent, embarquent des gamins sans ménagement pour quelques poubelles incendiées et trois misérables projectiles. Des gosses, des yeux crevés, des mains arrachées, des gueules cassées. Et toujours cette impression que la jeunesse, dans ce pays, est devenue une maladie qu’on soigne à coups de matraque.
Mais hier, Dédé, c’était autre chose.
Du chaos, des foules désordonnées, des bâtiments du pouvoir en flammes, des magasins pillés, et des flics paniqués, débordés, reculant sous une grêle de pavés et de projectiles autrement plus sérieux que les canettes des lycéens.
Enfin, ça, ce sont les images qui tournent.
Celles filmées par des gens coincés dans une nasse, dont on entend la peur, et qui, plus tard, ont peut-être balancé ce qui leur tombait sous la main, de rage ou de désespoir.
Parce que les autres images, Dédé, celles des cortèges innombrables qui ont défilé tranquillement, avec leurs pancartes, leurs chansons et leurs vieilles godasses, je les ai à peine vues. Pas assez spectaculaires, sans doute. Au pire, quelques coups de matraque à la dispersion, distribués par des flics de province qui n’avaient pas eu la chance d’aller s’amuser à Paris.
Non, je déconne.
Hier, ils en ont pris plein la gueule, les flics. Et tu vas rire, je les plaindrais presque.
Parce que ce n’est pas eux qui ont inventé le maintien de l’ordre à la française. Cette ancienne fierté nationale que Sarkozy, Hollande et Macron ont progressivement transformée en guerre de tranchées contre leurs propres concitoyens en luttes légitimes contre leurs reformes ou des projets imbéciles.
Souviens-toi, Dédé. Les retraites, la loi El Khomri, Notre-Dame-des-Landes, l’A69, les mégabassines de Sainte-Soline. Et Sivens, où Rémi Fraisse est mort sous l’explosion d’une grenade de gendarme mobile.
Sans oublier les quartiers populaires, où les pratiques policières discriminatoires et les armes dites intermédiaires avaient déjà fait leurs ravages, loin des caméras et des indignations officielles.
Non, ce ne sont pas les hommes sous les casques qui ont dessiné ces stratégies de guerre contre le peuple. Même si certaines images de leurs propres caméras nous ont appris que quelques-uns y prenaient un plaisir qui fait froid dans le dos.
Et maintenant, Dédé, à quelques mois de la présidentielle, tu vas voir le numéro.
Les médias d’extrême droite vont hurler à l’insurrection. Les autres, ceux qui se prétendent raisonnables, vont leur emboîter le pas, l’audience étant une vertu qui dispense parfois de réfléchir.
On va nous vendre de la sécurité à tous les étages, de la répression en promotion et des coupables prêts à l’emploi : LFI, les wokistes et les musulmans.
C’est qu’à force de nous montrer la France qui brûle, ils espèrent nous faire oublier pourquoi tant de Français sont descendus dans la rue.
La vie chère ? Sous le tapis. Les milliards des milliardaires ? Sous le tapis. Les services publics à l’agonie, les lycées délabrés, les violences policières, les élus d’extrême droite véreux et racistes ?
Sous le tapis aussi.
Circulez, braves gens, y a rien à voir de ce côté-là !
Alors Dédé faudra bien continuer à montrer autre chose que leurs images de guerre et leurs candidats a la présidentielles « gentils », polis, rassurants, friqués ou franchement racistes.
Montrer ces gens ordinaires, déterminés, de plus en plus nombreux, qui continuent de descendre dans la rue parce qu’ils ne croient plus à leurs fables. Parce que leurs procès en antisémitisme contre LFI, répétés ad nauseam, et leurs accusations de radicalité peuvent encore convaincre quelques vieux cons et les bourgeois. Mais la jeunesse des lycées et des banlieues, celle qui manifeste aujourd’hui, descend dans la rue et, parfois, balance des pavés, elle s’en tape.
Et cette jeunesse-là, Dédé, faudrait peut-être pas l’oublier. Certains avaient 8 ans quand Macron a pris le pouvoir.
Ceux-là ont déjà troqué les pavés contre des bulletins de vote aux municipales pour élire Bally Bagayoko. Et dans quelques mois les vieux bourgeois risquent de trouver que les urnes font encore plus de dégâts que les barricades ou des feux de poubelles…
Guy Masavi
Illustration issue d’une IA sur un prompt personnel.