Écrits antisémites sur Messenger : Jordan Bardella trahi par lui-même

« Mediapart » a pu établir un lien direct, datant de septembre 2013, entre le compte Twitter officiel du président du RN et le fil de conversation Messenger sur lequel il déversait ses idées antisémites. Après les preuves techniques et les recoupements biographiques, Jordan Bardella se démasque involontairement.

Alexandre Berteau et Antton Rouget

 de nouveaux éléments qui pulvérisent la défense de Jordan Bardella.

Il est des détails qui pulvérisent toutes les stratégies de communication. Tandis que l’actuel président du Rassemblement national (RN) a répété, jeudi 8 octobre lors d’une grande interview sur LCI, qu’il n’était pas l’auteur des écrits antisémites révélés lundi 29 septembre, Mediapart publie de nouveaux éléments confondants pour celui que Marine Le Pen continue de présenter comme son futur premier ministre en cas de victoire à l’élection présidentielle en 2027.

Une partie de ces preuves supplémentaires est apportée par… Jordan Bardella lui-même. Des publications de 2013, toujours accessibles sur le compte X (anciennement Twitter) officiel de l’eurodéputé, permettent d’établir un lien direct avec la conversation dans laquelle il tenait au même moment des propos d’un antisémitisme compulsif sur la messagerie Messenger de Facebook (« Les banques sont toutes détenues par les juifs », « Le juif doit dominer les autres peuples, les écraser et les voler », « Sionisme et domination bancaire sont liés »…).

Cette corrélation entre les deux canaux de discussion utilisés par l’actuel président du RN – Jordan Bardella en public sur Twitter et Jordan Bardella en privé sur Messenger – est particulièrement éloquente le 12 septembre 2013, à la veille de ses 18 ans. Ce jour-là, après avoir vanté les mérites de l’idéologue antisémite Alain Soral sur la messagerie de son compte Facebook, le jeune militant d’extrême droite, qui s’est engagé depuis un an et demi au Front national (FN), annonce à son interlocuteur avoir fait une découverte importante.

Illustration 1
© Photomontage avec documents Mediapart et photo AFP

Obsédé par une prétendue « mainmise » des juifs sur la finance internationale et le gouvernement socialiste de l’époque, Jordan Bardella écrit, à 22 h 52 : « J’étais sur internet, je lisais un truc intéressant ; tu savais que le conseiller économique d’Hollande était employé de la banque Rotschild ? » Le jeune frontiste fait ici référence à un certain Emmanuel Macron, alors secrétaire général adjoint de l’Élysée après être effectivement passé par la banque Rothschild. Cette information est publique depuis des mois, mais Jordan Bardella vient de la découvrir.

Or, deux minutes seulement avant de l’écrire dans la conversation Facebook, le même Jordan Bardella publie sur son compte Twitter, à 22 h 50, le post suivant pour diffuser la même information : « Le Conseiller Économique de François Hollande, employé par la Banque Rotschild », renvoyant vers un article du magazine Challenges paru un an plus tôt. Outre la concordance implacable en termes de date et d’horaire, dans les deux cas, Jordan Bardella utilise les mêmes termes et se trompe dans le nom de la banque : il écrit « Rotschild » au lieu de « Rothschild ».

À d’autres reprises dans la conversation Facebook – dont nous pouvons prouver l’authenticité grâce à son téléchargement depuis les serveurs de Meta, la maison-mère du réseau social –, Jordan Bardella fournit des informations permettant de l’identifier avec certitude. Comme Mediapart l’a déjà raconté, il livre un grand nombre de détails de sa vie privée, de son cursus personnel à ses engagements associatifs, en passant par ses origines italiennes. Autant d’informations qui ne seront pour certaines connues que onze ans plus tard, à l’occasion de la publication de son autobiographie, Ce que je cherche, aux éditions Fayard.

Quatre nouveaux témoins

Outre certains tics de langage (Jordan Bardella utilise par exemple le mot « chartre » pour dire « charte »), d’autres liens peuvent être tirés entre ses échanges sur Messenger et son expression publique de l’époque. C’est notamment le cas lorsque, le 17 août sur son compte Twitter, il écrit au cours d’un échange que « “Syndicat de droite” ça fait un peu oxymore ^^ ». Une figure de style que le militant utilisera quasiment au mot près, avec les mêmes émojis, le lendemain, auprès de son interlocuteur sur Messenger : « Journaliste de droite ça fait oxymore ^^. »

Illustration 2
© Photomontage avec documents Mediapart

Le 8 septembre 2013, Jordan Bardella déclare dans sa conversation Messenger que « ce sont les Socialistes qui ont voté les pleins pouvoir à Pétain ». Une assertion écrite à l’identique la veille sur son compte public sur Twitter : « Quelle chambre a voté les pleins pouvoirs à Pétain ? C’est bien la gauche non ?… » Le 18 août, il encourage son interlocuteur à lire l’ouvrage Faut-il sortir de l’euro ? de l’économiste Jacques Sapir – un livre qu’il recommandait déjà sur Twitter deux mois plus tôt.

Interrogé par Mediapart, l’avocat de l’actuel président du RN n’a pas répondu précisément sur ces correspondances entre les écrits de son client. « M. Jordan Bardella conteste les propos antisémites que vous lui prêtez », a maintenu Me Pascal-Pierre Garbarini, estimant que « Mediapart a décidé d’engager à son encontre une véritable campagne de dénigrement avec des méthodes très critiquables comme interroger des personnes qui étaient mineures à l’époque des faits ».

En parallèle de la publication de ces nouvelles pièces, des éléments compilés par Mediapart battent en brèche un autre axe de défense brandi ces derniers jours par des soutiens de Jordan Bardella. À en croire plusieurs cadres du RN, le président du parti aurait pu faire l’objet d’un piratage en 2013, au moment de l’écriture des messages antisémites révélés.

« Rien ne prouve que ce compte appartenait à Jordan Bardella », s’est ainsi avancé le député RN Jean-Philippe Tanguy le 2 octobre, dans Le Parisien. « Effectivement, il y a des comptes qui se sont échangé des messages. Est-ce qu’au bout de compte il y avait Jordan Bardella ? Aucune preuve ! », a abondé son collègue Laurent Jacobelli le même jour, sur France Info.

Or, quatre nouveaux témoins qui conversaient à l’été 2013 avec Jordan Bardella sur Facebook, tout en étant en relation avec lui en dehors de ces échanges numériques, ont confirmé, documents à l’appui, que celui-ci était bien resté maître de son compte sur la période. Trois d’entre eux ont accepté, à la demande et en présence de Mediapart, de générer les extractions de leurs conversations auprès de la plateforme, assurant l’authenticité des échanges.

En parcourant ces discussions avec Jordan Bardella et ces quatre proches de l’époque, on découvre d’ailleurs divers épisodes qui apparaissent aussi dans l’autre conversation dans laquelle il inonde son interlocuteur de messages antisémites. Comme lorsque Jordan Bardella évoque l’article que vient de lui consacrer Le Parisien, le 11 juillet 2013, pour relayer la pétition qu’il a lancée contre la suppression de la bourse au mérite.

Enfermé dans une stratégie de défense de moins en moins tenable, Jordan Bardella n’a jusqu’ici pas pris le risque d’évoquer lui-même la piste d’un piratage ou même de l’usurpation d’identité. Depuis que Mediapart a publié les preuves de ses révélations, le 1er octobre, le dauphin de Marine Le Pen n’a toujours pas précisé ce qu’il contestait concrètement dans celles-ci.

Jeudi soir, sur le plateau de LCI, il s’en est de nouveau tenu à une formule générique : « Je conteste formellement les accusations de Mediapart », a martelé celui qui a pourtant commencé son interview en promettant de répondre à « toutes [les] questions sans [s]e défausser ».

« Je n’ai jamais tenu ces propos qui sont ignobles », a juré l’aspirant premier ministre, dénonçant une supposée « opération de déstabilisation ». S’en prenant encore à Mediapart et à ses journalistes dans un réflexe trumpien, il a une nouvelle fois convoqué une fausse « source » révisionniste pour tenter de s’extirper de l’affaire.

Passablement irrité par la multiplication des questions sur ses écrits antisémites de jeunesse, Jordan Bardella a fini par évacuer : « Je laisse chacun se faire une opinion et le temps révélera sans doute la vérité. »