Lecornu : çà ne gaze plus qu’on le dégaze !!!

Les lacrymos
Près d’un million de personnes sont descendues dans la rue pour dire tout le mal qu’elles pensent d’une politique gouvernementale qu’on pourrait qualifier de « mortifère » sans trop forcer le trait. Dans l’immense majorité des villes, tout s’est passé dans le calme, avec des pancartes, des chansons, des merguez et des retraités en gilet fluo. Un désastre pour la communication de l’exécutif : trop de civisme tue le récit.
Heureusement, le ministère de l’Intérieur veille. Quand le peuple manifeste dans le calme, il faut bien que quelqu’un se charge de rétablir l’ambiance.
La doctrine Nuñez, ou l’art de la rafale
Pour ce faire, la place Beauvau a perfectionné une doctrine de maintien de l’ordre d’une subtilité rare, qui tient en deux principes.
Premier principe : face aux manifestants pacifiques, on voit grand. Lacrymogènes en quantité, charges en nombre, nasses en option. Le gaz lacrymogène est devenu le parfum officiel de la contestation française, celui qui reste dans les cheveux jusqu’au lendemain.
Second principe : face aux casseurs, on est submergé. Par manque de moyens humains, les forces de l’ordre mettent un temps considérable à intervenir, ce qui laisse aux vitrines, aux abribus et aux poubelles le loisir de s’exprimer pleinement. À Marseille, à Limoges, à Paris, on a ainsi pu admirer le résultat d’une stratégie cohérente : taper fort sur ceux qui défilent, arriver en retard chez ceux qui brisent. C’est le « en même temps » appliqué au maintien de l’ordre.
Il faut reconnaître une constance au ministre : gazer les cortèges avec zèle et arriver tard là où ça flambe, on ne s’improvise pas dans ce genre de performance.
L’ultra gauche, ce bouc émissaire de compagnie
Comme à chaque fois, le gouvernement a immédiatement identifié le coupable : « l’ultra gauche ». Cette organisation mystérieuse, plus puissante que le CAC 40, capable de mobiliser un million de manifestants, de les faire défiler dans le calme, puis de casser tout de même dans trois villes pour les discréditer elle-même. Un plan machiavélique, il faut l’admettre : organiser une manifestation immense dans le seul but d’en gâcher la réputation.
C’est une théorie qui a l’avantage de dispenser d’une question gênante : que fait-on d’un million de personnes qui rejettent votre politique ? On ne les écoute pas, c’est évident, on cherche plutôt quel anneau de pouvoir permet à l’ultra gauche de tous les convoquer.
Pendant ce temps, les vrais casseurs, eux, n’ont rien à voir avec les organisateurs, ce qu’il faut répéter en boucle pour que cela reste vrai : les scènes de chaos sont à condamner fermement, et le plus fermement du monde. Soyons précis pour ne pas offrir au gouvernement l’amalgame dont il rêve : ceux qui défilent ne sont pas ceux qui cassent. Même la presse satirique s’en est aperçue : La Croûte a eu l’excellente idée de raconter l’histoire d’un jeune casseur de 43 ans qui, dans la précipitation, oublie de cacher son RIO. Voilà bien le profil de l’ennemi intérieur : cagoulé jusqu’aux sourcils, mais qui laisse traîner son relevé d’identité opérateur, au cas où la police aurait envie de le rappeler.
Lecornu, ou l’arrière-garde de la Ve République
Dans ce contexte, un gouvernement « dépassé » ne sait plus que faire. Il pourrait écouter la rue, mais cela risquerait de créer un précédent. Il pourrait corriger sa politique, mais personne ne l’a prévu au budget. Reste la solution la plus simple : changer d’interlocuteur. Lecornu doit donc prendre à présent la décision qui s’impose, à savoir proposer la démission de son ministre de l’Intérieur, qui a su, une fois de plus, se montrer incapable de gérer une manifestation. Le renouvellement ne ferait pas de mal : il y a des postes plus adaptés à ses talents, comme gérer une pénurie de gaz, par exemple.
L’article 16, ou le doudou du monarque
Reste une hypothèse, qu’on n’avance qu’avec prudence, évidemment, mais que le calendrier rend troublante : et si ce chaos n’était pas tout à fait accidentel ? Imaginons un instant qu’on laisse la situation dégénérer, qu’on discrédite des manifestants pourtant pacifiques et qu’on installe un sentiment d’urgence nationale. Et là, miracle : l’article 16 de la Constitution apparaît, tel un lapin sorti d’un chapeau, offrant au MONARC présidentiel tous les pouvoirs.
On dira que c’est un peu tiré par les cheveux. Mais dans un pays où la lacrymo coule à flots, il serait dommage de se priver d’une bonne théorie. Surtout qu’après un tel nuage de gaz, on n’y voit plus très clair.
Si vous trouvez cette satire exagérée, n’hésitez pas à vous rapprocher du premier cortège venu : on vous y offrira gratuitement une dose de lacrymo, histoire que vous vous fassiez votre propre opinion.