À la veille des élections de mi-mandat, Washington signe avec Moscou un accord sur le gazole et fait de l’Ukraine le bouc émissaire de la crise née de sa guerre contre l’Iran. Peine perdue : les livraisons russes prévues d’ici à décembre couvrent à peine trois jours de consommation états-unienne.
11 octobre 2026 à 17h42
Les dégâts provoqués par la guerre en Iran sont en train de déborder bien au-delà des prix à la pompe pour envahir la scène géopolitique. En chute libre dans l’opinion publique états-unienne, de plus en plus préoccupée par le coût de la vie et le pouvoir d’achat, Donald Trump a tenté un coup de poker dans l’espoir de renverser la table à la veille des élections de mi-mandat, qui s’annoncent calamiteuses pour lui et son parti.
En quelques heures, il a passé un accord avec la Russie. Et désormais, il menace l’Ukraine si cette dernière poursuit ses attaques contre les infrastructures pétrolières russes. Vladimir Poutine ne pouvait rêver mieux. Tout cela pour quelques barils de gazole, qui ne changeront rien à la donne énergétique mondiale.
Comme à son habitude, surtout quand il s’agit de masquer un revers, le président états-unien a célébré cet accord avec Vladimir Poutine sur son réseau social Truth Social avec moult superlatifs. « Grâce à notre contrôle total du détroit d’Ormuz et à ce formidable accord sur l’énergie russe, les prix du gazole pour les Américains et aussi pour le monde entier vont baisser dans des proportions considérables et rapidement », s’est-il congratulé.

Selon l’accord conclu entre les deux hommes, la Russie s’engage à fournir 300 000 tonnes de gazole aux États-Unis en octobre, 500 000 tonnes en novembre, et plus de 1 million de tonnes par la suite.
Dans la foulée de cette annonce, l’administration Trump a levé toutes les sanctions états-uniennes frappant les exportations russes de gazole sur le marché mondial jusqu’au 7 avril 2027. Même si les sanctions européennes demeurent, la Russie va pouvoir vendre et exporter ses produits raffinés partout dans le monde – et sans doute son brut s’il est destiné à être raffiné – sans que ses clients subissent la moindre rétorsion de la part des États-Unis. L’Inde, l’un de ses principaux acheteurs, est la première concernée.
Vladimir Poutine n’en espérait sans doute pas tant. Contre des promesses d’approvisionnement du marché états-unien, il a obtenu la réintégration de la Russie sur le marché mondial de l’énergie et surtout le lâchage en direct de l’Ukraine par la Maison-Blanche.
Le tout sans qu’aucune contrepartie lui soit demandée, car Donald Trump n’a rien exigé à l’exception du gazole russe. Ni arrêt des frappes russes incessantes et de plus en plus meurtrières contre les infrastructures civiles et essentielles, ni cessez-le-feu, ni reprise des négociations.
Un accord « déloyal »
Pour l’Ukraine, cet accord est un coup de poignard dans le dos. D’autant qu’au moment même où Donald Trump l’annonçait, une délégation ukrainienne était en Floride pour négocier avec les deux émissaires favoris de la Maison-Blanche, Steve Witkoff et Jared Kushner, afin de faire le point sur le conflit et d’obtenir de nouveaux soutiens états-uniens.
En apprenant la signature de ce pacte, Volodymyr Zelensky, qui pensait avoir rétabli les liens avec Donald Trump ces derniers mois, a dénoncé, amer, cet accord « déloyal », « malhonnête ». « Ces cadeaux à Poutine n’apporteront pas la paix ni aucun bénéfice pour le monde civilisé […]. Autoriser la Russie à vendre ses produits pétroliers est un investissement dans la guerre […] . Ce qui est nécessaire, c’est une réelle désescalade avec la Russie sur des bases réciproques », a-t-il déclaré.
Dès le 10 octobre, Donald Trump a montré la direction qu’il entend désormais suivre. Il a affirmé qu’« il [était] temps pour l’Ukraine d’avoir un nouveau président » et a exhorté l’Ukraine à cesser de frapper les raffineries russes. En réponse, le Kremlin a salué des propos « iconiques et historiques ».
Mise sur le banc de touche, l’Union européenne n’a pu, elle aussi, que constater son impuissance. « Suspendre les sanctions sur le gazole russe offre à Moscou davantage de revenus pour faire la guerre. Ce n’est pas le moment de relâcher la pression sur la Russie, et l’Europe ne le fera pas », a réagi la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, sur les réseaux sociaux. Elle a réaffirmé la « solidarité européenne » avec l’Ukraine.
Washington ne s’est visiblement guère soucié de la réaction européenne. Rompre l’unité avec les alliés du Vieux Continent, quelques mois à peine après avoir pris des mesures visant à priver la Russie des revenus énergétiques qui lui permettent de financer sa guerre, ne semble lui poser aucun problème. Pas plus qu’ébranler un peu plus l’Alliance transatlantique.
Occulter les conséquences de la guerre contre l’Iran
Car, pour Donald Trump, l’essentiel est ailleurs : il s’agit de désigner un bouc émissaire afin d’écarter de lui toute responsabilité liée à la guerre désastreuse contre l’Iran et à ses répercussions gigantesques sur l’économie mondiale. Selon lui, le choc énergétique infligé à toute la planète n’est pas lié au blocage du détroit d’Ormuz mais aux frappes ukrainiennes – qu’il a pourtant encouragées depuis le printemps – contre les raffineries russes, qui privent le monde de gazole.
En filigrane, le tête-à-queue surprise du président états-unien dit autre chose : la guerre contre l’Iran, les destructions d’infrastructures énergétiques dans le Golfe et le blocage du détroit d’Ormuz font bien plus de dégâts que Washington ne veut le reconnaître. Toute la chaîne des approvisionnements mondiaux en énergie est rompue ou sous tension.
Ce n’est pas tant le gazole russe qui manque que les livraisons de produits raffinés en provenance des pays du Golfe, de la Chine et de l’Inde, qui assuraient avant le début du conflit l’approvisionnement et l’équilibre des marchés mondiaux.
Si Donald Trump contrôlait vraiment le détroit d’Ormuz comme il le proclame depuis des mois, il n’aurait pas besoin de passer cet accord à la va-vite, dos au mur, pour tenter d’inverser le cours des choses avant les élections. Mais le résultat risque de n’être pas à la hauteur de ses espérances.
L’outil de raffinage russe partiellement détruit
Dès l’annonce de l’accord, les marchés financiers, dans leur panurgisme habituel, ont salué la nouvelle entente avec la Russie : les cours du pétrole et du gazole ont baissé, et des milliers de positions qui pariaient sur une aggravation des tensions sur le marché pétrolier ont été soldées. Donald Trump, qui ne jure que par les indices boursiers, a dû y voir un signe d’encouragement.
Mais le marché physique, le seul qui compte dans le monde énergétique, risque de très vite dissiper ces espoirs. Il ne faudra pas longtemps pour constater que l’accord conclu avec Vladimir Poutine ne change rien à la donne pétrolière mondiale et ne permet pas d’enrayer l’envolée des prix à la pompe pour les ménages états-uniens, encore moins pour le reste du monde. Et que Donald Trump a sacrifié l’Ukraine pour un plat de lentilles, un simple effet d’annonce.
Déjà, de nombreux doutes commencent à émerger sur la capacité de la Russie à honorer ses engagements. « Le point qui m’intrigue le plus est : d’où va venir le gazole ? La Russie n’a pas de problème de pétrole brut. Elle a des problèmes de raffinage », note Michelle Brouhard, responsable des risques géopolitiques chez Kpler.
Depuis le printemps, les frappes ukrainiennes ont détruit ou paralysé une partie de l’appareil de production pétrolier russe. Selon les dernières estimations, la Russie ne dispose plus que de 60 % de ses capacités de raffinage. À l’été, Moscou a été contraint de suspendre toutes ses exportations de produits raffinés, notamment de gazole, pour préserver ses ressources.
D’après Vladimir Poutine, les réserves russes sont largement suffisantes pour répondre à la demande intérieure pendant plusieurs mois, voire une année. En attendant, de nombreux automobilistes sont déjà obligé·es de faire la queue devant les stations-service pendant de longues heures pour pouvoir remplir leur réservoir.
Certains connaisseurs du monde de l’énergie pensent que Moscou va puiser dans ses stocks stratégiques pour fournir les barils attendus par Donald Trump. Prélever quelques millions de tonnes sur des stocks qui s’élèvent à des centaines de millions de tonnes serait quasiment indolore. Surtout, c’est un prix terriblement bas pour les bénéfices escomptés en retour. Grâce au soutien désormais explicite des États-Unis, Vladimir Poutine peut espérer terminer rapidement, selon les termes qu’il entend fixer, cette guerre en Ukraine qui laisse son pays exsangue.
À peine trois jours de consommation intérieure
La trahison du président états-unien apparaît d’autant plus insupportable qu’il ne peut en escompter qu’un maigre profit. Les quelque 300 millions de tonnes prélevés sur les stocks stratégiques de l’Agence internationale de l’énergie et remis sur le marché mondial ces derniers mois ont à peine contenu la flambée du baril. Et en mettant sur le marché 10 millions de tonnes prélevés sur les stocks stratégiques, le gouvernement français escompte une baisse de 0,12 à 0,17 euro sur les prix de l’essence et du gazole pendant quelques semaines.
Comment 300 000 tonnes de gazole russe mises sur le marché états-unien pourraient-elles exercer une influence notable à la baisse sur les prix à la pompe dès octobre ? Les chiffres mirifiques annoncés par l’administration Trump ne doivent pas faire illusion. Les 300 000 tonnes promises par Vladimir Poutine équivalent à environ 2,25 millions de barils (il y a environ 7,5 barils par tonne). La consommation intérieure de gazole aux États-Unis est estimée à 4,4 millions de barils par jour. Résultat : les livraisons russes correspondent à peine à une demi-journée de consommation intérieure.
En additionnant toutes les livraisons promises d’ici à décembre, le total représente à peine trois jours de consommation intérieure. Rien soit susceptible de faire baisser les prix ou, surtout, de dissiper les lourdes tensions d’approvisionnement sur le marché états-unien.
Les stocks stratégiques de gazole du pays – environ 100 millions de tonnes – sont au plus bas depuis 1990. Les raffineries tournent au maximum de leur capacité, autour de 96 %, et ne peuvent fournir davantage de produits raffinés. Et la saison des ouragans n’est pas terminée, alors que nombre de raffineries sont installées au sud-est du territoire états-unien, particulièrement exposé aux risques climatiques. Déjà, certaines se sont mises à l’arrêt avec l’arrivée de l’ouragan qui bat les côtes de Floride. Ces arrêts vont peser bien plus sur les prix à la pompe que les livraisons russes.
Combien de temps faudra-t-il aux ménages états-uniens pour mesurer la duperie de cet accord ? En attendant, le président russe engrange déjà les premiers bénéfices. Désormais, toute attaque contre les raffineries russes pourrait être considérée par l’administration Trump comme une menace pour les approvisionnements états-uniens.
En soi, ce nouveau revirement n’est pas une surprise. Donald Trump ne respecte que la puissance et le rapport de force. Malgré quelques reculs, il a toujours fait preuve d’une grande complaisance et d’une grande attention à l’égard de Vladimir Poutine. Et il est obsédé par le pétrole.
Toutes les guerres qu’il a engagées (Venezuela, Iran) ou ses bras de fer avec le Canada et le Danemark au sujet du Groenland visent à accaparer les ressources énergétiques et minérales pour le seul profit des États-Unis. Et surtout d’un petit cercle de ses proches.