« Vous nous faites honte ! » : Nuñez et Lecornu sous les tirs de barrage d’une Assemblée à cran

Lors d’un après-midi agité dans l’hémicycle, la gauche s’est insurgée contre la répression policière orchestrée par le gouvernement contre le mouvement lycéen. Le premier ministre et le ministre de l’intérieur ont dénoncé des « mensonges ».

Pauline Graulle

Mediapart

La première séance de questions au gouvernement de l’année a commencé par une standing ovation des macronistes et de l’extrême droite. Au micro, Sébastien Lecornu vient de hausser le ton : « Je veux faire taire deux mensonges : le premier, c’est de laisser à penser qu’il y a une intentionnalité et une disproportion dans l’usage de la force. Le deuxième, encore plus grave, est de sous-entendre que la police de la République et la gendarmerie seraient racistes. »

La tirade s’adresse évidemment à La France insoumise (LFI), dont les bancs sont aux trois quarts vides : ses députés et députées sont parties manifester place de la République. Et à Jean-Luc Mélenchon en particulier, qui accuse, depuis des jours, le gouvernement d’avoir « organisé » la violente répression du mouvement, « avec un arrière-goût raciste évident ».

Mais le premier ministre n’en a pas encore fini avec son offensive contre la gauche. Ni avec les applaudissements de l’extrême droite. Quelques minutes plus tard, le voilà qui remonte au front : « Madame Panot, vous parliez de violences, juste une question : pourquoi le député Raphaël Arnault, qui a été condamné pour violence en réunion […], est toujours membre de votre groupe ? Pourquoi le maire de Saint-Denis a-t-il légitimé la violence ? Pourquoi M. Mélenchon a-t-il été condamné pour rébellion […] ? »

Illustration 1
Sébastien Lecornu et Laurent Nuñez lors de la séance de questions au gouvernement, à l’Assemblée, le 6 octobre 2026. © Photo Dimitar Dilkoff / AFP

Le locataire de Matignon poursuit son anaphore : « Madame la présidente Panot, pourquoi votre candidat à l’élection présidentielle fait des jeux de mots nauséabonds avec un relent antisémite ? La réalité, c’est que vous êtes ambigus avec la violence, car elle fait partie de votre projet politique de bordélisation du pays ! »

Nouvelle salve d’applaudissements sur les bancs où siègent les députés et députées du parti de Marine Le Pen et de Jordan Bardella. Une semaine après les révélations de Mediapart sur les propos antisémites de l’eurodéputé du Rassemblement national, ils n’auront pourtant pas droit à la moindre remarque…

Impuissance du camp macroniste

Si la meilleure défense est l’attaque, le gouvernement s’en est donné à cœur joie, mardi 6 octobre, pour accuser l’opposition de souffler sur les braises de la mobilisation. Alors qu’au-dehors, la colère lycéenne coagulait autour d’elle parents d’élèves, enseignants et enseignantes et syndicats de salariés et salariées dans des cortèges sillonnant les villes de France, l’hémicycle du Palais-Bourbon s’est transformé en une arène où personne n’écoute personne.

Tout l’après-midi, la gauche a accusé l’exécutif d’utiliser le bras armé de la police pour faire taire un mouvement auquel il est incapable de répondre, faute de levier budgétaire. À l’heure du déjeuner, un député macroniste interrogé par Mediapart avouait l’impuissance de son camp, encalminé dans une crise sans issue : « Que voulez-vous qu’on fasse ? Contrairement aux mobilisations qui avaient eu lieu au moment du CPE, on n’a pas de projet de loi à retirer… Supprimer Parcoursup ? Mais pour le remplacer par quoi ? Investir dans la rénovation des bâtiments ? Pourquoi pas, mais ça va durer des années pour qu’on en voie les effets… »

À l’arrivée, des adolescents mutilés, des établissements brûlés, des scènes de chaos devenues virales… « Dans n’importe quelle autre démocratie, vous auriez déjà démissionné ! Vous nous faites honte ! », a tonné Mathilde Panot dans l’hémicycle, quand son homologue communiste, Stéphane Peu, a fustigé la « violence aveugle » du pouvoir et imploré le premier ministre d’écouter ces jeunes qui « demandent qu’on les respecte ».

Chez Les Écologistes, Benjamin Lucas a eu le souffle coupé en entendant Sébastien Lecornu parler d’« accidents » pour qualifier les scènes de violences policières diffusées sur les réseaux sociaux. « Un accident, une tentative de noyade ? Un accident, une jeune fille qui se fait agresser ? Un accident, un tir de LBD qui fracasse la mâchoire ? Mais vous avez perdu la raison ?! », a-t-il hurlé dans l’hémicycle, tandis que Sébastien Lecornu et son ministre de l’intérieur échangeaient en aparté, sourire badin aux lèvres. « Et vous riez ? », s’est-il étranglé.

Si, au PS, on a pris soin de déplorer les violences commises par certains et certaines jeunes ces derniers jours, le ton n’en était pas moins offusqué. « Se pose de façon douloureuse la question de la doctrine de l’emploi de nos forces de l’ordre », a repris le député du Nord Roger Vicot, égrenant à son tour les « mâchoires fracassées, les mains arrachées, la charge de lycéens ayant formé une chorale devant leur école ». « Faut-il qu’il y ait un mort pour que vous commenciez à écouter la jeunesse ? Ces dix dernières années, vous avez éteint les lumières de l’éducation. Cette crise aurait pu être évitée si vous aviez tendu l’oreille », a accusé sa collègue Florence Herouin-Léautey.

Télex

Mais sur le banc des ministres, l’heure n’était pas vraiment à tendre l’oreille. Édouard Geffray, ministre de l’éducation nationale, a défendu sa gestion de la crise ; Laurent Nuñez, ministre de l’intérieur, sa gestion du maintien de l’ordre. « Ces armes intermédiaires permettent d’éviter justement l’arme létale, quand les policiers les utilisent, c’est qu’ils sont confrontés à des violences qui sortent de l’ordinaire et donc, bien évidemment, cette doctrine que nous appliquons ne sera pas remise en cause », a-t-il affirmé, après avoir attaqué ces « députés de la République [qui] n’ont pas à aller sur des barrages ».

Très remonté, Sébastien Lecornu a dénoncé un « débat public inondé de contre-vérités et de fausses informations ». Et de lire en plein hémicycle l’un des « télex » transmis « par trois fois » aux services de sécurité intérieure afin de prouver sa bonne foi quant aux « instructions de proportionnalité » données aux forces de l’ordre. « Il n’y a pas d’instructions qui sont données de répression policière. Attaquez-nous sur les instructions que nous donnons réellement et pas sur la base de choses fausses ! Retrouvons tous un peu de nuance dans nos propos ! OK, pour La France insoumise, ça va être dur… », a-t-il lâché face aux remous provoqués sur les bancs de LFI.

À la sortie de la séance, sous le soleil de cette rentrée brûlante, Manuel Bompard revenait à son bureau, galvanisé par son passage dans le défilé parisien où Jean-Luc Mélenchon et les troupes insoumises ont été reçues sous les hourras par les jeunes manifestants et manifestantes : « Le gouvernement a perdu la bataille du récit », glissait-il, avant de s’étonner de la ligne de défense de l’exécutif : « En polarisant sur nous, ils ne font que jeter la jeunesse dans nos bras… Ils sont fous ! »