2 novembre par Eric Toussaint
Karl Marx.Source : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/87/Karl_Marx.png?utm_source=fr.wikipedia.org&utm_campaign=index&utm_content=originalDepuis des semaines, les mobilisations qui secouent la France expriment le refus de l’austérité et l’exigence de moyens supplémentaires pour les services publics, la santé, l’éducation et la satisfaction des besoins sociaux. Face à ces revendications, le gouvernement invoque le déficit et le poids de la dette publique pour justifier les restrictions budgétaires. Mais pourquoi demander des sacrifices à la majorité de la population plutôt que remettre en cause les choix fiscaux et financiers qui ont contribué à l’endettement de l’État ?
- Et si on annulait les 600 milliards de dette détenus par la BCE ?
- L’État ne rembourse jamais sa dette ? Une fable intéressée
- L’illégitimité d’une grande partie de la dette publique et la nécessité d’un audit citoyen
- Mettre au frigo ou jeter au feu la dette détenue par la BCE ?
- Karl Marx et la dette publique : une analyse toujours actuelle
- Un gouvernement élu en 2027 peut-il imposer des pertes aux créanciers privés détenteurs de la dette publique ?
- En 2027, rompre avec la politique fiscale et financière au service du capital : ce que Marx nous apprend
Sommaire
- La dette publique, les rapports de classe et le refus de taxer les grandes fortunes
- La dette publique, source d’enrichissement pour la bourgeoisie financière
- Dépenses publiques, enrichissement privé et contrôle démocratique
- Concentration du pouvoir, médias et prédation de l’argent public
- Conclusion : Reprendre le contrôle démocratique des finances publiques
Les réflexions de Karl Marx sur la fiscalité, la dette publique et le pouvoir de la bourgeoisie financière éclairent directement ce débat [1]. Elles invitent à examiner qui bénéficie des choix budgétaires, qui en supporte le coût et quels intérêts pèsent sur les décisions publiques. À l’approche de l’élection présidentielle d’avril 2027, ces questions sont décisives. Répondre aux exigences du mouvement social suppose de dégager des ressources immédiatement, de réformer la fiscalité et d’ouvrir un audit citoyen de la dette publique.
Comme l’écrit la France insoumise dans son programme consacré au budget 2026 : « Nous réaliserons également un audit citoyen de la dette publique afin de déterminer quelle part de cette dette est illégitime, puis nous en préparerons le réaménagement négocié. » LFI, Budget 2026 : Pour une bifurcation et sociale, p. 15 [2].
Cet audit devrait porter principalement sur la dette détenue hors de l’Eurosystème, c’est-à-dire, pour l’essentiel, des grandes sociétés financières privées françaises ou étrangères. La dette publique française détenue par de grandes sociétés privées françaises ou étrangères s’élève environ à au moins 2000 milliards d’euros [3]. Il s’agirait d’examiner les conditions de formation de cette dette, les bénéficiaires des intérêts et les responsabilités dans son accumulation, afin de déterminer quelle part pourrait être réaménagée, restructurée ou annulée si l’intérêt général le justifie. Les titres de dette publique sont des actifs financiers soumis aux aléas du marché : leurs détenteurs ne disposent pas d’une garantie absolue de préserver leur capital et peuvent être appelés à supporter des pertes dans le cadre d’une restructuration [4].
Parallèlement, l’annulation des quelque 600 milliards d’euros de dette publique française détenus par l’Eurosystème constituerait une mesure distincte. Elle permettrait de réduire fortement le stock de dette comptabilisé au sens de Maastricht et de remettre au centre du débat la place que devrait occuper la banque centrale pour contribuer au financement de l’État dans le respect de l’intérêt général. Fiscalité plus juste, audit citoyen, annulation de la dette détenue par l’Eurosystème et restructuration souveraine du reste de la dette : ces quatre leviers doivent être mis en débat pour répondre aux urgences sociales et élargir les choix démocratiques.
Première citation de Marx :
« La pénurie financière mit, dès le début, la monarchie de Juillet sous la dépendance de la haute bourgeoisie et cette dépendance devint la source inépuisable d’une gêne financière croissante. Impossible de subordonner la gestion de l’État à l’intérêt de la production nationale sans établir l’équilibre du budget, c’est-à-dire l’équilibre entre les dépenses et les recettes de l’État. Et comment établir cet équilibre sans réduire le train de l’État, c’est-à-dire sans léser des intérêts qui étaient autant de soutiens du système dominant, et sans réorganiser l’assiette des impôts, c’est-à-dire sans rejeter une notable partie du fardeau fiscal sur les épaules de la grande bourgeoisie elle-même ? » Source : Karl MARX (1850), Les luttes de classes en France 1848-1850, Éditions sociales, Paris, 1974, p. 39.La dette publique, les rapports de classe et le refus de taxer les grandes fortunes
Marx analyse ici une contradiction fondamentale de la monarchie de Juillet (1830-1848), dirigée par Louis-Philippe et dominée par la grande bourgeoisie, notamment financière. Dès son origine, le régime se trouve dans une situation de dépendance à l’égard de cette classe sociale. Or, cette dépendance contribue précisément à rendre insoluble le problème financier de l’État. Pour rétablir l’équilibre budgétaire, il faudrait réduire certaines dépenses publiques, et léser les intérêts des groupes qui soutiennent le régime, ou réformer le système fiscal afin de faire contribuer davantage la grande bourgeoisie elle-même.
Marx montre ainsi que l’équilibre des comptes publics n’est pas une simple question technique. Il dépend de rapports de force sociaux et politiques. La classe qui exerce une influence déterminante sur l’État contribue aussi à limiter les possibilités de réformer son financement dans un sens qui lui serait défavorable. La difficulté budgétaire devient alors le reflet d’une contradiction politique : comment satisfaire les besoins de l’État sans remettre en cause les intérêts des groupes sociaux dont dépend le pouvoir ?
Près de deux siècles plus tard, cette analyse conserve une actualité frappante. En France, alors que les gouvernements invoquent le poids de la dette publique et la nécessité de maîtriser les dépenses pour justifier des politiques d’austérité, la contribution des grandes fortunes au financement de l’État reste un sujet de confrontation politique.
Le 20 février 2025, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi inspirée des travaux de l’économiste Gabriel Zucman. Elle instaurait un impôt plancher de 2 % sur le patrimoine des contribuables disposant de plus de 100 millions d’euros. Soutenue par les groupes de gauche — socialistes, insoumis, écologistes et communistes —, cette mesure n’aurait concerné qu’environ 1 800 foyers fiscaux. Son rendement potentiel était estimé par ses promoteurs entre 15 et 25 milliards d’euros par an [5].
Le Sénat a rejeté cette proposition le 12 juin 2025, par 188 voix contre 129 [6]. Lors de l’examen du budget pour 2026, la question est revenue à l’Assemblée nationale, où de nouveaux amendements visant à instaurer cet impôt ont été défendus. Le débat a de nouveau révélé les divergences entre les groupes de gauche et les forces politiques opposées à cette mesure.
Le débat ne portait donc pas simplement sur la manière de réduire le déficit public. Il concernait aussi la répartition de l’effort fiscal : fallait-il demander une contribution supplémentaire aux détenteurs des plus grandes fortunes, ou rechercher ailleurs les économies et les recettes nécessaires à l’équilibre budgétaire ?
Le rendement annoncé de la taxe Zucman oscillant entre 15 et 25 milliards d’euros [7] est comparable au montant des recettes fiscales supplémentaires recherchées par les gouvernements Macron dans leurs projets de budgets récents. Mais les choix politiques ne portent pas sur les mêmes catégories sociales. Les mesures d’économie touchant les prestations sociales, l’assurance-chômage ou les dépenses de santé pèsent directement sur les classes populaires et les catégories moyennes, tandis que la taxe Zucman viserait les quelque 1 800 foyers fiscaux dont le patrimoine dépasse 100 millions d’euros. Le débat budgétaire pose donc une question de répartition de l’effort : faut-il demander des sacrifices à une large partie de la population ou accroître la contribution fiscale des patrimoines les plus élevés ?
C’est précisément le type de contradiction que Marx met en lumière. La question n’est pas seulement de savoir comment équilibrer les comptes de l’État, mais quels intérêts sociaux sont protégés et quelles catégories doivent supporter le coût de cet équilibre. L’invocation de la dette publique ne supprime pas les choix politiques : elle peut au contraire servir à présenter comme des nécessités techniques des décisions qui engagent la répartition des richesses et du pouvoir.
La dette publique ne peut donc être comprise indépendamment de la fiscalité et des rapports de classe. Il faut examiner non seulement son montant et le coût de ses intérêts, mais aussi les politiques fiscales qui ont contribué à son accumulation, les catégories sociales qui bénéficient des décisions de l’État et celles auxquelles on demande d’en supporter le coût. C’est à cette condition que l’on peut dépasser une approche purement comptable de la dette et ouvrir un véritable débat démocratique sur son origine, sa légitimité et les moyens de la réduire.
Seconde citation de Marx :
« L’endettement de l’État était, bien au contraire, d’un intérêt direct pour la fraction de la bourgeoisie qui gouvernait et légiférait au moyen des Chambres. C’était précisément le déficit de l’État, qui était l’objet même de ses spéculations et le poste principal de son enrichissement. À la fin de chaque année, nouveau déficit. Au bout de quatre ou cinq ans, nouvel emprunt. Or, chaque nouvel emprunt fournissait à l’aristocratie une nouvelle occasion de rançonner l’État, qui, maintenu artificiellement au bord de la banqueroute, était obligé de traiter avec les banquiers dans les conditions les plus défavorables. » Source : Karl MARX (1850), Les luttes de classes en France 1848-1850, Éditions sociales, Paris, 1974, p. 40.
La dette publique, source d’enrichissement pour la bourgeoisie financière
Dans ce passage, Marx approfondit son analyse des rapports entre l’État, la dette publique et la classe dominante sous la monarchie de Juillet. Il ne se contente plus de montrer que la dépendance du gouvernement à l’égard de la grande bourgeoisie fait obstacle à une réforme fiscale. Il souligne que l’endettement public présente un intérêt direct pour la fraction de cette bourgeoisie qui exerce le pouvoir politique. Le déficit budgétaire et les emprunts successifs deviennent des sources d’enrichissement pour les banquiers et les spéculateurs qui financent l’État.
Le mécanisme décrit par Marx est précis : les déficits se répètent, de nouveaux emprunts deviennent nécessaires et les prêteurs peuvent tirer profit de la situation de dépendance dans laquelle se trouve le gouvernement. Marx insiste sur le fait que l’État, maintenu dans une situation financière précaire, négocie avec les banquiers dans des conditions qui leur sont favorables. Il ne s’agit donc pas simplement de constater que les créanciers perçoivent des intérêts : Marx met en évidence les rapports de pouvoir qui déterminent les conditions auxquelles l’État emprunte.
Cette analyse ne signifie pas que tout déficit public profite nécessairement aux créanciers, ni que tout emprunt soit illégitime. Elle invite plutôt à examiner qui détient les titres de la dette, qui perçoit les intérêts, dans quelles conditions les emprunts sont contractés et quels groupes sociaux exercent une influence sur les décisions budgétaires et fiscales.
La situation contemporaine présente des différences importantes avec celle du XIXe siècle. Les marchés obligataires sont aujourd’hui beaucoup plus vastes et diversifiés, et les titres de dette publique sont détenus par des banques, des fonds d’investissement, des compagnies d’assurance, des fonds de pension, des banques centrales et d’autres catégories d’investisseurs. Mais la question soulevée par Marx demeure pertinente : qui bénéficie de l’endettement public et quels rapports de force influencent les conditions de son financement ?
En France, les intérêts versés sur la dette publique représentent des ressources pour les détenteurs de titres, tandis que les gouvernements invoquent leur montant croissant pour justifier des restrictions budgétaires. Il faut donc examiner ensemble les deux faces du phénomène : d’une part, les revenus perçus par les créanciers ; d’autre part, les choix fiscaux et budgétaires qui déterminent la manière dont l’État finance ces paiements. Lorsque le refus de taxer davantage les grandes fortunes s’accompagne d’une réduction des dépenses publiques, la question de la répartition des richesses se pose avec une acuité particulière.
Le rapprochement avec la première citation de Marx est essentiel. Marx expliquait que la dépendance de l’État à l’égard de la grande bourgeoisie entravait la réforme fiscale. Sa seconde citation montre que l’endettement peut aussi procurer à cette bourgeoisie des occasions d’enrichissement. La dette et la fiscalité ne sont donc pas deux questions séparées : elles participent d’un même ensemble de rapports économiques et politiques.
Cette perspective conduit à poser des questions concrètes : quelle part de la dette publique résulte de choix fiscaux favorables aux plus riches ? Quels revenus les créanciers tirent-ils des intérêts versés par l’État ? Dans quelles conditions les emprunts ont-ils été contractés ? Et qui supporte finalement le coût du service de la dette ? Un audit citoyen de la dette publique devrait permettre d’apporter des réponses documentées à ces questions, afin de distinguer les dettes justifiées par des besoins collectifs de celles dont les conditions de formation, les bénéficiaires ou les conséquences peuvent légitimement être contestés.
Troisième citation de Marx :
« Le déficit budgétaire étant l’intérêt direct de la fraction de la bourgeoisie au pouvoir, on s’explique le fait que le budget extraordinaire, dans les dernières années du gouver-nement de Louis-Philippe, ait dépassé de beaucoup le double de son montant sous Napoléon, atteignant même près de 400 millions de francs par an, alors que la moyenne de l’exportation globale annuelle de la France s’est rarement élevée à 750 millions de francs. En outre, les sommes énormes passant ainsi entre les mains de l’État laissaient place à des contrats de livraison frauduleux, à des corruptions, à des malversations et à des escroqueries de toute espèce. Le pillage de l’État en grand, tel qu’il se pratiquait au moyen des emprunts, se renouvelait en détail dans les travaux publics. Les relations entre la Chambre et le gouvernement se trouvaient multipliées sous forme de relations entre les différentes administrations et les différents entrepreneurs. » Karl MARX (1850), Les luttes de classes en France 1848-1850, p. 40.
Dépenses publiques, enrichissement privé et contrôle démocratique
Marx poursuit ici son analyse en examinant l’utilisation des sommes considérables mobilisées par l’État. Il décrit un système dans lequel les emprunts publics et les grands travaux offrent de multiples occasions d’enrichissement à des banquiers, des entrepreneurs et des responsables politiques. Il dénonce non seulement la corruption et les malversations, mais aussi les relations d’intérêts qui se nouent entre les institutions politiques, les administrations et les entreprises qui obtiennent les marchés publics.
Le point essentiel de son analyse est que l’argent public ne disparaît pas simplement dans les comptes de l’État : il devient, à travers les emprunts, les marchés et les travaux publics, une source de revenus pour des intérêts privés. Marx s’interroge sur les bénéficiaires de ces dépenses et sur les relations de pouvoir qui favorisent leur accès aux ressources publiques. Il ne critique donc pas les dépenses publiques en tant que telles, mais leur utilisation au profit de groupes particuliers, ainsi que l’absence de séparation effective entre les intérêts privés et les décisions publiques.
Cette question se pose également dans la France contemporaine, même si les institutions et les mécanismes économiques sont différents. Sous les présidences d’Emmanuel Macron, les aides publiques aux entreprises ont représenté des montants considérables. Une commission d’enquête du Sénat a estimé qu’elles avaient atteint 211 milliards d’euros en 2023 [8], en incluant notamment les aides budgétaires, les allègements fiscaux et sociaux. Son rapport a souligné l’insuffisance des données disponibles, l’absence d’une définition transversale des aides publiques, le manque de transparence et les difficultés à mesurer précisément leur efficacité [9].
Ces constats soulèvent une question fondamentale : alors que les gouvernements invoquent la dette publique pour justifier des restrictions budgétaires, quelles exigences de transparence et de contrôle appliquent-ils aux sommes considérables accordées aux entreprises ? Quelles aides répondent à des objectifs sociaux, écologiques ou industriels clairement définis ? Lesquelles sont assorties de conditions contraignantes en matière d’emploi, de salaires, d’investissement, de contribution à la bifurcation écologique ou de maintien des activités sur le territoire ? Et quelles conséquences sont prévues lorsque les entreprises bénéficiaires ne respectent pas leurs engagements ?
Il ne s’agit pas d’assimiler la France actuelle au régime de Louis-Philippe ni de conclure que toute aide publique constitue une forme de détournement. Les aides aux entreprises dans certains cas peuvent répondre à des objectifs d’intérêt général. Mais leur ampleur et les insuffisances de leur évaluation rendent indispensable un contrôle démocratique rigoureux. Le rapport sénatorial a notamment mis en évidence les situations dans lesquelles des entreprises ayant reçu des aides publiques peuvent simultanément verser des dividendes importants et annoncer des suppressions d’emplois [10].
La question soulevée par Marx dépasse donc celle de la corruption au sens pénal. Elle concerne également la manière dont les décisions publiques organisent la circulation des ressources entre l’État et les intérêts privés, ainsi que les mécanismes qui permettent à certains groupes économiques de bénéficier de fonds collectifs sans contreparties suffisantes.
Le lien avec les trois extraits précédents apparaît alors clairement. Marx montrait d’abord comment la dépendance financière de l’État à l’égard de la bourgeoisie pouvait faire obstacle à une réforme fiscale, puis comment l’endettement pouvait constituer une source d’enrichissement pour les créanciers. Il examine maintenant la manière dont les dépenses publiques elles-mêmes peuvent ouvrir de nouvelles possibilités d’enrichissement privé.
Ces trois dimensions — fiscalité, dette et dépenses publiques — doivent être étudiées ensemble. Elles conduisent à poser une question démocratique centrale : qui décide de l’utilisation des ressources publiques, qui en bénéficie et qui en supporte finalement le coût ? Un audit citoyen de la dette publique devrait donc examiner non seulement les emprunts et les intérêts versés, mais aussi les choix fiscaux, les aides publiques, les marchés et les contrats qui contribuent à déterminer la répartition des richesses.
Quatrième citation de Marx :
« Pendant que l’aristocratie financière dictait les lois, dirigeait la gestion de l’État, disposait de tous les pouvoirs publics constitués, dominait l’opinion publique par la force des faits et par la presse, dans toutes les sphères, depuis la cour jusqu’au café borgne se reproduisait la même prostitution, la même tromperie éhontée, la même soif de s’enrichir, non point par la production, mais par l’escamotage de la richesse d’autrui déjà existante. C’est notamment aux sommets de la société bourgeoise que l’assouvissement des convoitises les plus malsaines et les plus déréglées se déchaînait, et entrait à chaque instant en conflit avec les lois bourgeoises elles-mêmes, car c’est là où la jouissance devient crapuleuse, là où l’or, la boue et le sang s’entremêlent que tout naturellement la richesse provenant du jeu cherche sa satisfaction. » Karl MARX (1850), Les luttes de classes en France 1848-1850, pp. 41-42.
Concentration du pouvoir, médias et prédation de l’argent public
Dans cet extrait, Marx ne dénonce pas seulement l’enrichissement de l’aristocratie financière grâce à l’endettement de l’État et aux travaux publics. Il met en cause un système de domination dans lequel les mêmes intérêts sociaux pèsent sur les lois, la gestion des pouvoirs publics et la formation de l’opinion. La presse joue un rôle central dans ce dispositif : elle contribue à façonner la perception de la réalité sociale et à légitimer un ordre économique dont les principaux bénéficiaires disposent déjà d’un pouvoir considérable. Marx souligne ainsi une contradiction fondamentale : ceux qui prétendent incarner l’ordre et la moralité bourgeoise peuvent eux-mêmes participer à des pratiques qui contredisent les principes qu’ils proclament.
Cette analyse conserve une actualité frappante. En France, une grande partie de la presse privée est passée sous le contrôle d’un nombre restreint de grandes fortunes et de groupes capitalistes. Le groupe de Vincent Bolloré, avec notamment CNews, Europe 1, le Journal du dimanche et Paris Match, occupe une place importante dans ce paysage. La commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias a précisément souligné les risques que cette concentration fait peser sur le pluralisme, l’indépendance des rédactions et la diversité de l’information. La ligne éditoriale de plusieurs médias du groupe Bolloré accorde une place dominante aux thèmes et aux positions de la droite radicale et de l’extrême droite, contribuant à faire la promotion de leurs idées et à déplacer le débat public vers leurs priorités.
L’audiovisuel public n’est malheureusement pas le contre-pouvoir qu’il devrait être. Au lieu de mettre systématiquement les choix du gouvernement et les intérêts des grands groupes capitalistes à l’épreuve d’un examen critique rigoureux, les chaînes publiques privilégient leurs points de vue, leurs arguments et leur cadrage des événements. Pire le service public se sépare de journalistes qui conservent un minimum d’éthique ou réduit la place qui leur est accordée, pour recruter des toutologues débauchés des médias réactionnaires d’information en continu. Les politiques économiques dominantes sont fréquemment présentées comme des nécessités auxquelles il faudrait se résigner, tandis que les propositions de rupture avec l’ordre établi ne bénéficient pas du même traitement, du même temps d’antenne, de la même écoute ni de la même légitimité.
La critique des politiques gouvernementales, des intérêts économiques dominants et des rapports de classe se trouve ainsi marginalisée au profit d’un débat qui reste largement enfermé dans les limites de la pensée économique et politique dominante. Cette orientation est d’autant plus préoccupante que l’audiovisuel public est financé par la collectivité et devrait garantir une information pluraliste, indépendante du pouvoir politique comme des intérêts privés. Il ne s’agit pas d’exiger qu’il défende une ligne partisane, mais qu’il remplisse pleinement sa mission : enquêter, confronter les discours officiels aux faits, donner à entendre les voix contradictoires et éclairer les intérêts sociaux qui se cachent derrière les décisions présentées comme inévitables.
La question de la moralité publique prend une dimension supplémentaire lorsque l’on examine les détournements de fonds publics. Marine Le Pen, qui mène campagne en vue de l’élection présidentielle de 2027, a été condamnée en appel le 7 juillet 2026 dans l’affaire des assistants parlementaires européens du Front national, devenu Rassemblement national. La cour d’appel a confirmé sa culpabilité dans cette affaire portant sur l’utilisation de fonds du Parlement européen, tout en réduisant les peines prononcées en première instance. La cour a notamment relevé la gravité des faits et le montant des sommes détournées, supérieur à 2,8 millions d’euros. Cette condamnation n’a pas empêché Marine Le Pen de se déclarer candidate à la présidentielle. Ce cas rappelle que les discours sur la probité, la défense des contribuables et la dénonciation des abus de l’État doivent être confrontés aux actes et aux décisions de justice, quel que soit le parti concerné.
Ces exemples donnent toute sa portée au jugement de Marx : la domination de l’aristocratie financière ne repose pas seulement sur sa puissance économique, mais aussi sur sa capacité à influencer les institutions, à orienter l’opinion publique et à faire prévaloir ses intérêts. La concentration de la richesse, l’influence sur les pouvoirs publics, le contrôle des moyens d’information et les possibilités d’appropriation de ressources collectives ne sont pas des phénomènes indépendants. Ils se renforcent mutuellement et contribuent à préserver un ordre social favorable aux groupes dominants, tout en masquant les mécanismes par lesquels ils consolident leur pouvoir.
C’est pourquoi un audit citoyen de la dette publique ne peut se limiter à vérifier les comptes de l’État ou à calculer les intérêts versés aux créanciers. Il doit aussi examiner les choix fiscaux, les aides aux entreprises, les marchés publics, les bénéficiaires des dépenses publiques et les mécanismes de contrôle. Il doit rendre visibles les intérêts qui ont pesé sur les décisions, les responsabilités politiques engagées et les conséquences sociales de ces choix. La question démocratique est indissociable de la question financière : qui décide de l’usage des ressources collectives, qui en tire profit, qui en supporte le coût et qui dispose du pouvoir de présenter ces décisions comme inévitables ? Quelles conclusions en tirer ? Quelles mesures d’urgence prendre par rapport à la dette et à la fiscalité ?
Conclusion : Reprendre le contrôle démocratique des finances publiques
Jean-Jacques Rousseau avait souligné l’importance du contrôle démocratique des finances publiques. Il établissait un lien direct entre fiscalité et endettement : si les citoyens pouvaient contrôler directement la collecte et l’utilisation des ressources publiques, écrivait-il, « l’État ne seroit jamais obéré de dettes, ni le peuple accablé d’impôts » [11]. Karl Marx, de son côté, a montré comment la dette publique, la fiscalité et les dépenses de l’État servent les intérêts de la bourgeoisie financière et contribuent à la concentration des richesses et du pouvoir. Leurs analyses, malgré leurs différences, nous invitent à poser une question fondamentale : qui décide de l’utilisation des ressources publiques, qui en bénéficie et qui en supporte le coût ?
À l’approche de l’élection présidentielle d’avril 2027, cette question doit être au cœur du débat. Face aux politiques d’austérité, il faut mettre en discussion une fiscalité plus progressive, un contrôle démocratique des aides publiques aux entreprises et un audit citoyen de la dette afin d’identifier les responsabilités dans son accumulation et de déterminer quelle part est illégitime et pourrait être réaménagée ou annulée.
L’annulation des quelque 600 milliards d’euros de dette publique française détenus par l’Eurosystème constituerait une mesure distincte, qui réduirait le montant de la dette comptabilisée au sens de Maastricht. J’ai développé cette proposition dans une tribune publiée dans L’Humanité : « Mettre au frigo ou annuler la dette détenue par la BCE ? » [12]
Pour le reste de la dette, un audit devrait permettre d’envisager, si l’intérêt général le justifie, une restructuration impliquant les créanciers concernés.
Il ne s’agit donc pas de considérer la dette comme une fatalité ni les finances publiques comme une affaire réservée aux experts et aux marchés financiers. Il s’agit de soumettre les choix fiscaux, budgétaires et financiers au débat et au contrôle des citoyens, afin que les ressources collectives soient mobilisées en priorité pour répondre aux besoins sociaux. Rousseau souligne l’exigence démocratique ; Marx permet d’analyser les rapports de pouvoir et les intérêts de classe qui font obstacle à sa réalisation. Leur mise en regard éclaire ainsi les enjeux actuels de la lutte contre l’austérité et de la réappropriation démocratique des finances publiques.
Notes
[1] Cet article constitue la suite de « Karl Marx et la dette publique : une analyse toujours actuelle. Citations du Capital accompagnées de commentaires », publié le 20 octobre 2026, https://www.cadtm.org/Karl-Marx-et-la-dette-publique-une-analyse-toujours-actuelle
[2] LFI, Budget 2026 : Pour une bifurcation et sociale, p. 15 https://lafranceinsoumise.fr/wp-content/uploads/2025/10/Budget-2026_LFI_web_pages.pdf consulté le 18 octobre 2026.
[3] Sur les quelque 3 500 milliards d’euros de dette publique française, dont environ 600 milliards sont détenus par la BCE via l’Eurosystème, environ 2 000 milliards sont détenus par de grandes sociétés financières privées françaises et étrangères. J’estime cette détention à environ 600 milliards pour les sociétés françaises (grandes banques privées, assurances, fonds de placement, …) et 1 400 milliards pour les grandes sociétés privées étrangères. Il s’agit d’ordres de grandeur indicatifs, et non d’une ventilation statistique exhaustive.
[4] Lire Éric Toussaint, « Le principe de droit selon lequel un État doit respecter les obligations qu’il a contractées n’est pas absolu », Le Monde, tribune, 22 janvier 2021, https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/01/22/le-principe-de-droit-selon-lequel-un-etat-doit-respecter-les-obligations-qu-il-a-contractees-n-est-pas-absolu_6067219_3232.html consulté le 18 octobre 2026. Lire également : « Un gouvernement élu en 2027 peut-il imposer des pertes aux créanciers privés détenteurs de la dette publique ? » publié le 22 octobre 2026, https://www.cadtm.org/Un-gouvernement-elu-en-2027-peut-il-imposer-des-pertes-aux-creanciers-prives
[5] Assemblée nationale, Proposition de loi instaurant un impôt plancher de 2 % sur le patrimoine des ultrariches, texte adopté en première lecture le 20 février 2025. Le scrutin public sur l’ensemble du texte a donné 116 voix pour et 39 contre. Le texte et son dispositif sont consultables ici https://questions.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/PIONANR5L17BTA0058.html ; résultats détaillés du vote : scrutin public n° 881 https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/scrutins/881 Le rendement annuel de 15 à 25 milliards d’euros pour environ 1 800 foyers fiscaux est notamment avancé dans l’exposé des motifs d’un amendement socialiste au budget de 2026 : Assemblée nationale, amendement n° I-2359 https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/amendements/1906A/AN/2359
[6] Sénat, Scrutin public n° 322 du 12 juin 2025, Résultats officiels du scrutin : https://www.senat.fr/scrutin-public/2024/scr2024-322.html
[7] Assemblée nationale, Projet de loi de finances pour 2026, amendements visant à instaurer un impôt plancher sur la fortune inspiré des travaux de Gabriel Zucman. Voir notamment l’amendement n° I-2359, déposé par les députés socialistes et apparentés, qui expose le mécanisme proposé et l’estimation de son rendement. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/amendements/1906A/AN/2359 Voir aussi : Sénat, Rapport n° 689 (2024-2025) sur la proposition de loi instaurant un impôt plancher de 2 % sur le patrimoine des ultrariches, 4 juin 2025, rapport complet https://www.senat.fr/rap/l24-689/l24-689_mono.html notamment la partie consacrée au dispositif proposé ; Assemblée nationale, commission d’enquête relative à l’imposition des plus hauts patrimoines et des revenus les plus élevés, audition de Gabriel Zucman, 6 mai 2026 https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/CRCANR5L17S2026PO878968N022.html . Le document de LFI Budget 2026 — Recettes : abolir les privilèges et financer la bifurcation chiffre explicitement le rendement de la taxe Zucman à 20 milliards d’euros. https://lafranceinsoumise.fr/wp-content/uploads/2025/10/Budget-2026_LFI_web_pages.pdf Le 26 février 2026, Mathilde Feld, députée LFI, déclare à l’Assemblée nationale que la taxe Zucman pourrait rapporter entre 15 et 25 milliards d’euros selon le taux retenu. Voir : Assemblée nationale, Compte rendu intégral, deuxième séance du jeudi 26 février 2026, intervention de Mathilde Feld, discussion de l’article 9 septies, https://questions.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/seance/session-ordinaire-de-2025-2026/deuxieme-seance-du-jeudi-26-fevrier-2026
[8] Sénat, Transparence et évaluation des aides publiques aux entreprises : une attente démocratique, un gage d’efficacité économique, rapport n° 808 (2024-2025), tome I, présenté par Fabien Gay au nom de la commission d’enquête sur l’utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants, déposé le 1er juillet 2025, notamment p. 119-123. La commission estime à 211 milliards d’euros en 2023 les aides publiques aux entreprises au sens large. Elle évalue ce montant à 108 milliards d’euros selon un périmètre plus restrictif. Le montant de 211 milliards constitue une estimation et doit être considéré comme un plancher. https://www.senat.fr/rap/r24-808-1/r24-808-120.html consulté le 4 octobre 2026. De leur côté, les journalistes Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre ont chiffré ces aides à 270 milliards € Voir Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre Le grand détournement. Comment milliardaires et multinationales captent l’argent de l’État, Paris, Allary Éditions, 2025. Plus récemment, le Ministère des Finances a donné un estimation de 166 milliards dans un rapport publié le 13 octobre 2026 https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/54f1c35b-e6b0-4b6a-9929-1707e5c981ac/files/e0a8b1fa-faed-4809-9dc7-b06f0d1e2e0f
[9] Sénat, commission d’enquête sur l’utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants, Transparence et évaluation des aides publiques aux entreprises : une attente démocratique, un gage d’efficacité économique, rapport n° 808 (2024-2025), déposé le 1er juillet 2025. Rapport complet https://www.senat.fr/rap/r24-808-1/r24-808-1.html
[10] Ibid., partie consacrée aux plans sociaux, aux départs volontaires et au versement de dividendes par des entreprises bénéficiaires d’aides publiques https://www.senat.fr/rap/r24-808-1/r24-808-18.html
[11] Jean-Jacques Rousseau, « Économie politique », Encyclopédie, t. V, 1755, p. 337-349. Le texte sera ensuite publié séparément sous le titre Discours sur l’économie politique, Genève, 1758. La citation de Rousseau est également présente dans : Éric Toussaint, « L’illégitimité d’une grande partie de la dette publique et la nécessité d’un audit citoyen », CADTM.
[12] https://www.humanite.fr/en-debat/banque-centrale-europeenne/mettre-au-frigo-ou-annuler-la-dette-detenue-par-la-bce Lire également « Et si on annulait les 600 milliards de dette détenus par la BCE ? », 24 septembre 2026, https://www.cadtm.org/Et-si-on-annulait-les-600-milliards-de-dette-detenus-par-la-BCE sans oublier : HuffPost, « L’idée de Jean-Luc Mélenchon d’annuler une partie de la dette commence à convaincre les Français », 5 septembre 2026, https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/l-idee-de-jean-luc-melenchon-d-annuler-une-partie-de-la-dette-commence-a-convaincre-les-francais_318190.html Voir aussi dès 2021 sur le blog de Jean-Luc Mélenchon : https://melenchon.fr/2021/03/22/dette-publique-peur-pour-rien/
Auteur.e

Eric Toussaint Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Banque mondiale – Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.
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