TOUTE LA BOLIVIE SE LEVE POUR EXIGER LA CHUTE DU PRESIDENT

 

Publication de Luttesinvisibles

BOLIVIE : APRÈS AVOIR FAIT RECULER LE GOUVERNEMENT ET BLOQUÉ L’ÉTAT DE SIÈGE, MARCHE GÉANTE EN COURS CE 10 JUIN POUR RENVERSER LE PRÉSIDENT

Alors que le gouvernement a fait voter l’Etat de siège, son armée, sa police et ses milices fascistes viennent de subir coup sur coup deux défaites face aux insurgés, l’une totale et l’autre partielle. A San Julian près de Santa Cruz, la détermination des manifestants qui tenaient un blocage, a au bout de six heures d’affrontements fait fuir l’armée, la police et les milices fascistes et au lieu d’un seul point de blocage en ont maintenant deux.
A Vinto près de Cochabamba, l’armée a failli subir une défaite humiliante, s’étant trouvée encerclée par les manifestants, harcelée à coups de dynamite et de cocktails molotov. Elle n’a pu s’en sortir qu’in-extremis. Et chaque fois qu’elle arrive à libérer un point de blocage, il se reconstruit un peu plus loin, et sitôt qu’elle abandonne sa position, elle est reprise immédiatement, en même temps que les combats bien que sporadiques sont permanents.
A Chimoré, dans le département de Cochabamba, le collectif interculturel de la ville a annoncé qu’il avait pris hier le contrôle de la caserne et du commissariat pour contrer le coup de force du Pouvoir.
Par ailleurs, selon les réseaux sociaux, confirmés par Evo Morales interviewé sur une radio, la plupart des unités militaires de La Paz seraient encerclées ce 10 juin, dont le régiment Ingavi dans le quartier 8 d’El Alto ; Calama, à Patacamaya ; Ayacuho, à Achacachi, Murillo, à Apollon, en plus de Lanza et Guaqui. sauf trois qui se trouvent à Viacha . Les évènements évoluant vite, on ne connait pas à l’heure qu’il est la fiabilité de telles informations, mais elles témoignent toutefois des préoccupations de la rébellion à ce jour.
Par contre, c’est dans ce contexte qu’a lieu aujourd’hui, une marche géante sur la capitale La Paz dans le but de faire tomber le président Rodrigo Paz, appelée conjointement par les comités auto-organisés dont celui à portée nationale d’El Alto, les organisations autochtones et les organisations syndicales. Tout peur sortir de cette marche. Par contre à l’heure qu’il est, elle ne fait que commencer. Donc on verra.
Par contre, ce qui est sûr, c’est que la rébellion en Bolivie qui entre dans son deuxième mois ne montre aucun signe d’essoufflement et même au contraire, l’état de siège ne fait pas peur. Loin de briser le mouvement, la résistance héroïque des manifestants et les succès de San Julian comme la résistance à Cochabamba ont encouragé tout le monde. Du coup, le nombre de barrages se maintient voire augmente autour d’une centaine tandis que les bloqueurs montrent leur détermination grandissante en s’affichant de plus en plus avec des armes, même si ce sont souvent des bâtons, ou des pieux effilés.
Du coup, dans cette situation et à ce jour, avec sa promulgation d’un état de siège raté, le gouvernement a montré sa faiblesse. Du coup,il a reculé et a expliqué que ce n’était spa vraiment un état de siège, puisqu’il n’avait pas passé le décret d’application de l’état de siège. De fait, il a reculé et tout le monde l’a bien senti ainsi, un recul qui encourage à la mobilisation. Aussi, quasi toute la presse quotidienne, aux mains des grands propriétaires, pleine de haine, a fait pression et lui a demandé ce matin de montrer plus de fermeté et d’appliquer tout de suite l’état de siège sur tout le pays en prétendant que c’est le peuple lui-même qui le lui demande, présentant des photos de manifestations bidons exigeant l’état de siège contre le peuple !
Alors le gouvernement répond qu’il va le faire.
Mais en même temps, il quémande un dialogue, des négociations aux directions syndicales pour qu’elles lui viennent en aide. Car il sait que s’il passe à un état de siège partout, au vu des résistances de ces derniers jours, il risque un soulèvement généralisé qui emporterait tout et bien plus que lui, ce dont le peuple bolivien s’est montré tout à fait capable à plusieurs reprises ces dernières décennies.
Dans ces conditions, la question est : combien de temps le gouvernement de Rodrigo Paz pourra-t-il se maintenir au pouvoir ? Ce qui ouvre à la question sur ce qui pourrait déferler sur toute l’Amérique latine : si Rodrigo Paz tombe, combien de temps vont tenir les régimes fragilisés en Argentine, au Chili, au Pérou ? Surtout après avoir vu les résultats des récentes élections au Pérou et en Colombie, ainsi que les sondages en Argentine.
Les partis de droite et d’extrême-droite ont certes accédé au pouvoir en Argentine, Chili, Pérou, Bolivie – et même aux USA – mais leur autorité s’érode rapidement et ils deviennent rapidement incapables de gouverner face à l’intervention des masses ouvrières et paysannes passant souvent par l’action directe par-dessus les organisations traditionnelles syndicales et politiques.
Signe de sa faiblesse, le lundi 9 juin, après l’adoption de l’état de siège en Bolivie par le Sénat et lors d’une conférence de presse, le président a employé le terme de lutte contre « narco-terrorisme » pour justifier sa dictature et qualifier la révolte ouvrière, indigène, paysanne et populaire qui dure depuis maintenant 40 jours, reprenant ainsi directement le discours que Trump et Marco Rubio lui ont soufflé. Sauf que clairement pour tout le monde en Bolivie, le narcotrafic, ce sont les élites et le gouvernement lui-même, et si Trump croit pouvoir intervenir sur cette base, il se trompe lourdement, il a affaire à un peuple mobilisé et ne ferait qu’amplifier cette mobilisation en Bolivie et partout sur le continent.
Rodrigo Paz a tenté d’intervenir à San Julian parce qu’il y avait remporté près de 60 % des voix à l’élection présidentielle et que la région de Santa Cruz dispose de milices fascistes importantes, 20 000 hommes prétendent-elle. Or aujourd’hui, la ville est aujourd’hui l’un des épicentres de la confrontation avec son gouvernement. Signe de l’échec de son test. Nombreux sont ceux qui ont voté pour lui dans l’espoir d’améliorer leurs conditions de vie, mais confrontés à des attaques sociales sans précédent, ils sont maintenant dans la rue.
Le test s’est révélé pour lui un échec.
Alors il a essayé l’Eglise.
Un évêque a appelé à lever les barrages. Mais l’Eglise catholique a dénoncé aujourd’hui une supercherie. C’était un faux évêque, en fait un militant gouvernemental.
Alors il lui reste comme dernier espoir, la Centrale syndicale des travailleurs boliviens (COB) dont le dirigeant a déjà trahi le peuple lors de la première vague de son soulèvement en janvier 2026. Le président a fait arrêter cinq des dirigeants de la COB puis les a libérés, exerçant ainsi une pression sur elle. C’est son plus gros espoir. En même temps et en complément, le gouvernement a fait arrêter l’animateur du principal comité national auto-organisé, celui d’El Alto, et lui, ne l’a pas libéré en plus d’un dirigent des Ponchos Rojos (un des groupes autochtones les plus déterminé). Or, si lors du rassemblement auto-organisé d’El Alto, le mardi 2 juin, qui a réuni des milliers de personnes, ainsi que lors de ceux organisés dans le 7e arrondissement d’El Alto et à Caracollo, le vendredi 5 juin, rassemblant également des milliers de participants, la poursuite des manifestations contre la répression gouvernementale et le rejet du « dialogue » ont été réaffirmés, le comité d’El Alto prenant alors la direction nationale du mouvement devant la COB, par contre depuis le 5 juin et l’arrestation de son animateur comme de celui des Ponchos Rojos, le comité auto-organisé d’El Alto ne s’est plus exprimé. Il n’a repris la parole que le 9 juin en appelant à la manifestation géante sur La Paz du jour mais en prenant soin de dire qu’il le faisait à la suite de l’appel de la COB et des autres directions syndicales, relaissant donc semble-t-il à nouveau la direction du mouvement à la COB, sauf si une nouvelle réunion du comité d’El Alto a lieu aujourd’hui, ce qui est possible.
La poussée d’en bas est énorme, mais face aux affrontements qui viennent, une direction démocratique la représentant en décuple la force. Et c’est ce comité d’El Alto qui a enflammé la lutte début juin face à l’inertie de la COB qui dirigeait jusque là.
Jusqu’à ce jour, la direction de la COB, qui a encore une certaine autorité, freine tant qu’elle peut. Il a fallu que la colère et les appels à la démission de Paz résonnent partout dans les rues et sur les routes et qu’elle se fasse blackbouler de la direction de mouvement pour cette raison, pour qu’elle se résigne elle-aussi à appeler à la démission du gouvernement et plus seulement au dialogue social qu’elle défendait encore le 2 juin. Et bien que la COB ait promis qu’elle appellerait à la grève générale à partir du 1er mai sous la pression populaire, elle ne le fait toujours pas en pratique, si bien que même si ses adhérents et militants comme les ouvriers en général sont nombreux à participer aux barrages routiers et manifestations, il y a relativement peu d’usines ou de secteurs professionnels réellement en grève. Ce qui serait essentiel pour faire tomber Paz mais surtout aller au delà avec un contrôle des entreprises, de l’économie.
Evidemment, tout cela est extrêmement mouvant, la situation changeant tous les jours, même plusieurs fois par jour.
Si l’état de siège est généralisé, ou même sans cela si la répression s’intensifie, on peut assister à une recrudescence de la résistance et des affrontements contre un gouvernement dont l’instabilité demeure manifeste poussant la direction de la COB à accompagner le mouvement. Inversement la COB peut tenter de se saisir de son influence retrouvée aujourd’hui, pour temporiser un peu plus en prétextant d’un dialogue avec le gouvernement, ou se contenter de laisser pourrir le mouvement derrière des grands mots généraux radicaux dont elle raffole sans aucune conséquence pratique.
Le danger pourrait aussi venir de l’usure de la partie de population la moins consciente qui est pénalisée dans ses affaires par les « blocages », et qui pourrait comme la presse l’y pousse, encouragée ou organisée par l’extrême-droite, commencer à ne plus soutenir, ces blocages qui gênent l’économie et les ruinent, voire les dénoncer et même s’affronter aux bloqueurs.
Inversement, cette durée des blocages, pourrait inciter les bloqueurs à prendre en main la distribution des aliments et médicaments, comme cela commence à se faire ici ou là et notamment à San Julian, passant alors à une autre étape du mouvement, où les comités de blocage deviendraient aussi des comités d’organisation de la vie sociale sur des bases ouvrières, un petit embryon d’un pouvoir ouvrier, une étape pour exiger autre chose que la seule démission de Paz, mais l’envie d’un contrôle sur l’économie et la vie sociale. Et cela pourrait d’autant plus se faire que ce sont souvent des femmes qui accomplissent ce pas passant du « blocage » à la « gestion », or les femmes jouent un rôle de premier plan dans la rébellion en Bolivie. Elles sont en première ligne sur tous les barrages routiers et mènent le mouvement d’auto-organisation, souvent à la pointe aussi pour l’armement. Paysannes, travailleuses précaires, ou les deux, elles incarnent une nouvelle classe ouvrière où la lutte des femmes se mêle à la lutte contre l’oppression raciste et colonialiste des populations autochtones, du peuple aymara et d’autres peuples opprimés. Elles sont ainsi souvent moins soumises à la politique conciliatrice des dirigeants de la COB et des autres centrales syndicales. Elles n’ont plus que tout autre que des chaines à perdre. L’avenir du soulèvement bolivien pourrait bien se trouver là.
La rébellion en Bolivie concerne toute l’Amérique du sud, mais aussi les USA. Un succès en Bolivie pourrait avoir un effet domino sur tous les pays d’Amérique latine mais serait aussi un formidable encouragement aux latinos qui vivent aux USA et qui sont pour le moment la principale cible de la politique répressive et raciste de Trump. Ce serait un formidable encouragement aux luttes du monde entier et n’en doutons pas, ouvrirait un nouveau cycle de la lutte de classe mondiale.
Pour le moment, regardons ce qui se passe avec la marche sur La Paz de ce 10 juin et faisons connaître le plus largement possible ce soulèvement bolivien.