De l’argent…. Et nous …

Il était une fois un royaume merveilleux où personne ne possédait vraiment l’argent, mais où tout le monde devait en avoir.
Oui, c’était un royaume très moderne.
Pour manger : de l’argent.
Pour dormir : de l’argent.
Pour se chauffer : de l’argent.
Pour se soigner : de l’argent.
Pour envoyer ses gosses à l’école : de l’argent.
Et même pour crever dignement, il fallait encore quelques billets.
Les habitants trouvaient ça parfaitement normal.
On leur avait tellement répété que c’était comme ça qu’ils avaient fini par croire que l’argent poussait naturellement dans les arbres, comme les pommes, sauf qu’il poussait surtout dans les coffres de ceux qui possédaient déjà les vergers.
Dans ce royaume vivait une étrange créature appelée la Banque.
La Banque avait un pouvoir merveilleux : elle pouvait fabriquer de l’argent avec presque rien.
Un matin, un pauvre bougre vint la voir.
— Bonjour, je voudrais 100 000 pièces pour acheter une maison.
La Banque regarda ses comptes, renifla son dossier, consulta trois écrans et répondit :
— Très bien. Nous allons inscrire 100 000 sur votre compte.
Et hop.
100 000 venaient d’apparaître.
Pas de mine d’or.
Pas de camion chargé de billets.
Pas de petit lutin fabriquant des pièces avec une enclume.
Une écriture informatique.
Mais attention, le pauvre bougre devait rendre davantage.
— Combien ?
— 103 000.
— Mais vous ne m’avez donné que 100 000 !
— Exactement.
— Alors où dois-je trouver les 3 000 supplémentaires ?
La Banque sourit.
Un sourire magnifique. Un sourire de banquier qui vient de découvrir que quelqu’un vient de comprendre la blague.
— Travaillez.
Alors le pauvre bougre travailla.
Il travailla lundi.
Mardi.
Mercredi.
Jeudi.
Vendredi.
Puis encore.
Et comme il devait payer son logement, son chauffage, ses courses, ses assurances, ses impôts, ses factures et ses intérêts, il continua.
Pendant ce temps, dans le château situé tout en haut de la colline, les riches mangeaient tranquillement leur gâteau.
Le roi de la Banque expliqua alors aux habitants :
— Pour que tout fonctionne, il faut de la croissance !
Les habitants applaudirent.
— Toujours plus de croissance !
Ils applaudirent encore.
— Plus de production !
Applaudissements.
— Plus de consommation !
Standing ovation.
— Plus de crédit !
Là, certains commencèrent à avoir mal au cul.
Parce qu’ils avaient compris un petit détail.
Pour que la machine continue à tourner, il fallait toujours davantage d’activité, davantage de marchandises, davantage de travail, davantage de consommation.
Et surtout, davantage d’argent.
Alors on fabriqua des objets dont personne n’avait besoin pour permettre aux gens d’acheter des choses dont ils ne voulaient pas avec de l’argent qu’ils n’avaient pas encore gagné.
Puis on leur expliqua que s’ils ne consommaient pas assez, c’était mauvais pour l’économie.
Le pauvre bougre qui voulait simplement une maison regarda autour de lui.
Les forêts disparaissaient.
Les sols s’épuisaient.
Les océans se remplissaient de merde.
Les gens travaillaient jusqu’à l’épuisement pour payer leur existence.
Et pourtant, le roi criait :
— CONSOMMEZ !
Alors les habitants consommèrent.
Ils consommèrent jusqu’à ne plus savoir pourquoi ils travaillaient.
Ils travaillaient pour gagner de l’argent.
Ils gagnaient de l’argent pour payer ce qu’ils avaient acheté.
Ils achetaient pour faire tourner l’économie.
Et l’économie devait tourner pour qu’ils puissent continuer à travailler.
Un magnifique cercle vicieux.
Une sorte de hamster économique courant dans sa roue, pendant que quelqu’un, au-dessus, lui expliquait que courir plus vite était une preuve de liberté.
Puis vint le moment où quelques habitants posèrent une question particulièrement dangereuse :
— Et si on arrêtait ?
Silence.
Le roi devint tout pâle.
— Arrêter quoi ?
— Arrêter de produire toujours plus.
— Impossible.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il faut rembourser les dettes.
— Et pourquoi faut-il toujours plus de dettes ?
Silence.
Un conseiller toussota.
Un banquier avala de travers.
Un ministre regarda ses chaussures.
Et quelque part dans le château, une imprimante bancaire se mit à ronronner nerveusement.
Alors le roi décréta :
— Qu’on leur donne du travail !
— Mais ils travaillent déjà.
— Alors qu’ils travaillent davantage !
— Ils sont épuisés.
— Qu’ils deviennent productifs !
— Ils n’en peuvent plus.
— Qu’ils empruntent !
— Ils sont déjà endettés.
— Qu’ils consomment !
— Ils n’ont plus d’argent.
— Qu’ils travaillent pour en avoir !
Et voilà.
Le magnifique serpent venait de retrouver sa queue.
Pendant ce temps, tout en haut du royaume, les plus riches prêtaient leur argent à ceux qui en avaient besoin.
Et l’argent remontait tranquillement vers le sommet.
Un peu comme une chasse d’eau économique, sauf qu’au lieu d’évacuer la merde, elle la faisait remonter vers les étages supérieurs.
Et les habitants continuaient à croire que le problème venait d’eux.
S’ils étaient pauvres, ils ne travaillaient pas assez.
S’ils étaient endettés, ils avaient mal géré.
S’ils étaient épuisés, ils manquaient de courage.
S’ils refusaient de consommer, ils étaient irresponsables.
S’ils parlaient de partager les richesses, ils étaient dangereux.
S’ils demandaient simplement à vivre autrement, on leur expliquait qu’ils étaient des utopistes.
Alors le peuple retourna travailler.
Parce qu’il fallait payer.
Toujours payer.
Et le royaume continua de grossir, de produire, de consommer, de jeter, d’extraire, de polluer, de s’endetter et de recommencer.
Jusqu’au jour où un enfant demanda :
— Mais pourquoi faut-il avoir de l’argent pour manger ?
Personne ne répondit.
Parce que la question était beaucoup trop simple.
Et que les adultes avaient passé leur vie à apprendre à ne plus la poser.
Alors l’enfant regarda les grands coffres du château et dit :
— Donc vous avez construit un monde où la nourriture existe, où les maisons existent, où les machines existent, où les connaissances existent, où les gens savent travailler… mais vous avez décidé que tout cela ne serait accessible qu’en échange de petits chiffres fabriqués par des banques ?
Silence.
Le roi toussa.
Le banquier transpira.
Le ministre regarda son téléphone.
Et quelque part, dans les profondeurs du royaume, quelqu’un commença à rire.
Un rire sale.
Un rire énorme.
Parce qu’il venait enfin de comprendre la gigantesque farce.
On avait réussi à convaincre des millions d’êtres humains que la seule façon d’être libres était de passer leur vie à courir après une chose qu’un système pouvait créer d’une simple écriture comptable.
Et pendant qu’ils couraient comme des cons dans leur roue, les propriétaires de la roue encaissaient les intérêts.
Bienvenue dans le royaume de la liberté économique.
Ici, tu es libre de travailler.
Libre de t’endetter.
Libre de consommer.
Libre de produire.
Libre de payer.
Libre de recommencer demain.
Mais surtout, surtout…
ne demande jamais qui contrôle la machine.
Parce que le jour où le peuple commence à regarder la machine plutôt que ses voisins, les riches commencent à avoir froid aux couilles.
Texte : Beli Crb
Image : Cyril Dion & Panoramag