de Paolo Bolo :
En ce 11 septembre, il y a des noms que l’histoire refuse de laisser disparaître. Celui de Víctor Jara est de ceux-là.
Le 11 septembre 1973, au Chili, un coup d’État militaire d’extrême droite renverse le gouvernement démocratique de Salvador Allende. Víctor Jara se trouve alors à l’Université technique de l’État, où il est venu rejoindre étudiants et enseignants. Arrêté par les militaires, il est transféré au Stade Chili, transformé en lieu de détention. Il y sera torturé puis assassiné quelques jours plus tard, à l’âge de 40 ans.
Ils auraient pu croire qu’en brisant ses mains, ils briseraient sa guitare. Qu’en supprimant l’homme, ils supprimeraient la voix. Qu’en faisant taire le chanteur, ils feraient disparaître les chansons.
C’était mal connaître la musique.
Víctor Jara n’était pas seulement un artiste engagé. Il était un homme qui avait choisi de mettre son talent au service de ceux dont on entendait rarement la voix : les travailleurs, les paysans, les oubliés, ceux qui rêvaient d’un monde plus juste.
Sa guitare accompagnait les espoirs d’un peuple. Elle chantait l’amour, la dignité, le travail, la liberté. Elle chantait aussi cette conviction simple et dangereuse pour toutes les dictatures : les êtres humains ont le droit de vivre debout.
Quelques jours avant le coup d’État, Jara avait écrit Manifiesto, comme s’il pressentait déjà que le temps se refermait. « Je ne chante pas pour chanter » : sa chanson avait un sens, une raison, une responsabilité.
Cinquante-trois ans plus tard, les militaires qui pensaient imposer le silence sont morts, leur dictature appartient à l’histoire, et Víctor Jara continue de chanter.
Voilà peut-être la plus belle revanche de l’art sur la barbarie.
Aujourd’hui, nous pouvons écouter « Te recuerdo Amanda », « El derecho de vivir en paz », « Manifiesto », et entendre derrière chaque note une voix que la violence n’a pas réussi à faire disparaître. Ses chansons sont devenues une mémoire collective, bien au-delà du Chili.
Alors pourquoi « Gracias a la Vida », chanson de Violeta Parra, pour rendre hommage à Víctor Jara ? Parce que cette chanson dit quelque chose que les dictatures comprennent toujours trop tard : la vie, même meurtrie, continue de transmettre ce que les bourreaux voulaient détruire.
Merci à la vie de nous avoir donné Víctor Jara.
Merci à sa guitare d’avoir refusé de se taire.
Et merci à sa voix de nous rappeler, encore aujourd’hui, que la liberté peut être assassinée un jour, mais qu’elle trouve toujours quelqu’un pour recommencer à chanter.