Mort de Mahsa Amini en Iran

NEW YORK, NY - SEPTEMBER 20: People rally against Ebrahim Raisi, President of Iran, near the United Nations on September 20, 2022 in New York City. After two years of holding the session virtually or in a hybrid format, 157 heads of state and representatives of government are expected to attend the General Assembly in person. Stephanie Keith/Getty Images/AFP

Mort de Mahsa Amini en Iran : « Le caractère inédit, c’est que ce sont des femmes qui sont sur le devant de la scène contestataire »

La mort de la jeune femme après son arrestation par la police des mœurs a provoqué des manifestations de colère. Selon la professeure de sociologie Adazeh Kian, « la violence contre la société est en augmentation » depuis qu’Ebrahim Raïssi est devenu président, en 2021.

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Publié aujourd’hui

« Mort à la République islamique ! » L’Iran est en proie à la colère des manifestants depuis la mort, le 16 septembre, de Mahsa Amini, 22 ans, tombée dans le coma après avoir été arrêtée trois jours plus tôt et détenue par la police des mœurs au motif qu’elle portait des vêtements « inappropriés ». Des militants ainsi que sa famille ont jugé sa mort « suspecte », mais la police de Téhéran a affirmé qu’il n’y avait « pas eu de contact physique » entre les policiers et la victime.

Après une première manifestation samedi à Saqqez (nord-ouest), la ville natale de la jeune femme kurde, environ 500 personnes se sont rassemblées pour protester dimanche soir à Sanandaj, capitale de la province iranienne du Kurdistan. La contestation a gagné Téhéran lundi, et une quarantaine de cités dans la nuit de mardi à mercredi. Trois personnes ont été tuées au cours des manifestations dans le Kurdistan iranien, a annoncé mardi le gouverneur de la province, cité par l’agence de presse Fars – selon d’autres sources, six personnes seraient mortes dans cette région.

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Dans un entretien avec Le MondeAzadeh Kian, professeure de sociologie à l’université Paris-Cité, estime que l’élection à la présidence d’Ebrahim Raïssi, en juin 2021, a renforcé l’oppression des Iraniennes. Pour la directrice du Centre d’enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes (Cedref), spécialiste des questions de genre et d’action politique en Iran, les manifestations qui visent le pouvoir depuis 2017 l’ont fragilisé, « mais cela ne suffit pas pour espérer sa chute ».

Comment évaluez-vous l’importance et l’impact des manifestations en cours après la mort de Mahsa Amini ?

Azadeh Kian : Le caractère inédit, c’est que ce sont des femmes qui sont sur le devant de la scène contestataire. Avant, ce n’était pas le cas, ou pas autant. Et beaucoup de jeunes hommes soutiennent, de plus en plus, les jeunes femmes qui manifestent pour leurs droits.

Ebrahim Raïssi a très vite demandé une enquête sur les circonstances de la mort de Mahsa Amini. Peut-on s’attendre à ce que des responsabilités soient établies parmi les autorités ?

Non. C’est comme pour le crash du vol 752 d’Ukraine International Airlines [détruit par erreur par la défense antiaérienne iranienne, en janvier 2020, avec un bilan de 176 morts] : les enquêtes n’aboutissent jamais à la mise en cause des responsables principaux, ce sont les petits qui sont arrêtés. L’ONU a demandé une enquête, mais ce n’est pas sérieux : les Nations unies doivent condamner la violence que le pouvoir exerce sur la société.

Qu’a fait Ebrahim Raïssi, le président élu en 2021, de la condition des femmes et plus généralement des questions de société dans son pays ?

On constate un renforcement des politiques publiques à l’encontre des femmes. Il a donné carte blanche à la police des mœurs, sous l’autorité du Guide suprême, Ali Khamenei, qui a dit qu’il fallait faire respecter l’obligation du port du voile.

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Ces politiques visent à ce que les femmes restent à la maison : on n’embauche d’ailleurs plus de femmes, sauf dans les métiers désignés comme « féminins », tels que l’enseignement ou certaines spécialités médicales, comme la gynécologie. Dans les autres emplois, on leur dit de partir à la retraite, ou elles perdent leur poste.

En 2015, le Guide suprême a décidé que la population devait doubler. A partir de 2016-2017, la contraception est devenue moins disponible ; depuis 2021, on a interdit les vasectomies et les avortements. Les politiques publiques encouragent les mariages précoces, avant l’âge de 15 ans, dont le nombre a augmenté de 20 % sous Raïssi. La politique nataliste n’a pourtant pas eu les effets escomptés, car la crise économique n’encourage par les Iraniens à avoir des enfants, et le taux de fécondité n’est que de 1,6 enfant par femme.

Le mouvement des femmes en Iran remonte au début du XXe siècle, mais s’est essoufflé du fait de la répression. A un moment, même sous le régime islamique, on pouvait célébrer la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars. Aujourd’hui, c’est impossible, ce n’est même pas reconnu, c’est présenté comme un sujet qui ne concerne que l’Occident.

Avec Ebrahim Raïssi, une forte répression frappe toute activité contestataire, des militantes des droits des femmes, des défenseurs de l’environnement… Les politiques culturelles sont de plus en plus restrictives, comme on l’a vu avec l’emprisonnement des cinéastes Jafar Panahi, Mohammad Rasoulof et Mostafa Al-Ahmad. La violence contre la société est en augmentation.

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La répression en cours des manifestants est-elle une réponse classique, ou est-ce le signe d’une nervosité nouvelle du régime ?

Le pouvoir est de plus en plus fébrile. Les services de renseignement réalisent des enquêtes qui montrent le mécontentement de la population. Le taux de participation à la présidentielle de juin 2021 est le plus bas jamais enregistré, à 48,8 %, et je ne parle même pas des législatives. Les électeurs ont refusé d’accorder de la légitimité au régime, qui répond avec la répression au lieu de chercher à regagner la confiance. Si on voit autant de gens se mobiliser, c’est aussi à cause du contexte économique : le taux de pauvreté officiel est de 46 %, mais des experts pensent qu’il est plus élevé.

L’Iran a connu d’importantes manifestations contre la vie chère, durant l’hiver 2017-2018 et en novembre 2019, puis une vague de contestation, au début de 2020, après le crash aérien. Cette succession de colères affaiblit-elle le régime ?

Le pouvoir est très fragilisé, mais cela ne suffit pas pour espérer sa chute. Je ne vois pas émerger une alternative viable et fiable. Les gens prennent la rue parce qu’ils n’ont pas d’autres canaux, pas de partis politiques ou de syndicats autonomes. Depuis 2017, les manifestations sont sporadiques, spontanées, pas organisées faute de démocratie, et n’aboutissent pas à une inflexion du régime.

L’accord sur le nucléaire semblait pouvoir rapprocher l’Iran de l’Occident et de ses valeurs. Ses déboires, provoqués par le retrait américain décidé par Donald Trump, ont-ils pu conduire Téhéran à renoncer à tout progressisme sur la scène intérieure ?

Le retour en arrière sur le nucléaire, mais aussi la guerre en Ukraine ont aggravé la situation. Les Iraniens se sont rapprochés des Russes et des Chinois. Il y a encore cinq ou six ans, le président Hassan Rohani essayait – avec son ministre des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif – de se rapprocher de l’Occident, ce qui d’ailleurs déplaisait au Guide. L’accord sur le nucléaire, en 2015, avait créé une petite ouverture pour les libertés publiques. Un certain nombre d’ONG, qui ne pouvaient plus fonctionner sous Ahmad Ahmadinejad [président conservateur de 2005 à 2013], avaient repris leur activité. Les gens avaient davantage de marge de manœuvre, les jeunes femmes étaient moins embêtées. Il y a eu un espoir.

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