49.3, REQUISITIONS, GREVE GENERALE

Jacques Chastaing a partagé une publication.

11 h 
49.3, REQUISITIONS, GREVE GENERALE
CE QUI S’EST REELLEMENT PASSE LE 18 ET LA SUITE QUI EN DECOULE…
Le gouvernement a déclenché le 49.3 – le premier d’une longue série – pour imposer son budget à l’Assemblée Nationale comme il ordonne des réquisitions pour casser le droit de grève des raffineurs et envoie ses CRS pour matraquer les manifestants.
Ça fait penser à la série de décrets-lois de l’automne 1967 imposés à l’Assemblée par un régime de De Gaulle fragilisé par des élections gagnées de justesse au printemps en plein milieu d’une montée sociale avec des grèves importantes y compris pendant les élections elles-mêmes. C’est ce mélange de contestation sociale de fragilité et d’autoritarisme qui avait conduit à l’explosion de
la grève générale de mai-juin 1968.
Bref, ça sent la fin de règne.
En même temps, beaucoup cantonnés à un brouillard émotionnel – pessimiste ou optimiste selon l’humeur ou alternant entre les deux- parce qu’ils n’ont hélas pas les informations précises sur les travailleurs qui se sont mobilisés ce 18 octobre, subissent bien malgré eux la propagande des médias des milliardaires ou de la bureaucratie syndicale, et ils ont donc eu l’impression que cette journée était un échec, ou en tous cas pas une réussite, en regard des attaques portées. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé.
LA GREVE NON PAS DU 18 MAIS DES 18, 19, 20 OCTOBRE…
Certes, la grève ne s’est pas (encore) généralisée. Mais d’une part, de nouveaux secteurs non négligeables sont entrés en grève reconductible comme les salariés d’Airbus A 320 à Toulouse, AIA les Ateliers de l’Industrie Aéronautique Clermont-Ferrand, 4 sites de Neuhauser, Faurecia Vosges ou encore Geodis Calberson à Gennevilliers, tandis que de son côté la grève dans la galaxie EDF qui durait depuis des mois de manière émiettée, s’est brutalement accélérée à la base dans les centrales nucléaires – et demain probablement ailleurs – contre l’accord de branche signé par l’ensemble des directions syndicales au rabais (2,7% d’augmentation) il y a quelques jours en plein conflit des raffineurs et vécu par beaucoup en conséquence comme une trahison. Et puis il y a eu la mobilisation sur deux jours de 450 lycées le 18 et 100 le 19 octobre, ce qui n’est pas arrivé depuis longtemps. Mais surtout, beaucoup de travailleurs, en tous cas jamais autant, se sont posé la question de s’engager dans une grève générale. C’est pour ça qu’il faut parler non pas de la grève du 18 mais de la grève des 18, 19 et 20 octobre, voire plus, puisque le processus est encore en cours dans un nombre significatifs d’endroits. Par exemple à la SNCF à l’heure où j’écris, la grève est en trains de se transformer en une multitudes conflits:locaux mais sans qu’ils perdent de vue pour autant la centralisation comme ça se passe en Haute-Savoie (mais dans d’autres endroits aussi) où les cheminots continuent la grève du 18 et appellent à l’intensifier et l’étendre à nouveau à partir du 24, comme d’ailleurs ça s’était déjà fait durant tout l’été après la journée nationale très réussie du 6 juillet et déjà contre l’appel des directions syndicales à cesser toute grève durant les vacances après ce 6 juillet.
Déjà, la journée d’action des directions syndicales du 18 avait été mise en place sous la pression de la base (et de la colère déclenchée par les réquisitions), alors que les directions syndicales avaient déclaré il y a quelques jours à peine qu’elles ne feraient rien sinon participer aux concertations du gouvernement pour détruire la retraite. C’est pourquoi les directions syndicales voulaient limiter cette journée au 18, faire comme si c’était une suite du 29 septembre décidé d’en haut et pas décidée sous la pression de la base qui elle, voulait aller plus loin.
Or, ce qui est remarquable, c’est qu’on a vu de nombreuses Assemblées Générales, en particulier une cinquantaine chez les cheminots mais pas seulement, qui ont reconduit la grève le 19 au moins le matin, sous l’impulsion de militants radicaux, syndicalistes, d’extrême gauche mais aussi du PCF ou de la Nupes, contre les bureaucraties syndicales qui n’en voulaient pas – « pour voir » ce qu’avait donné le 18 à l’échelle nationale, si d’autres s’y étaient engagés ou pas, où, et en quel nombre. C’est-à-dire qu’une bonne partie des grévistes réfléchissait à s’engager dans un mouvement général, mais voulait savoir pour ça quel était le rapport de force global. Bien sûr, la bureaucratie syndicale a menti tant qu’elle pouvait, cherchant à démoraliser, s’opposant à toute reconduction en prétendant que le mouvement s’arrêtait partout. Mais rien n’y a fait. Les travailleurs voulaient voir et ont reconduit dans de nombreux endroits. Et ce n’est que le 19 au matin, lorsque les travailleurs ont eu pris la mesure de ce qui s’était passé ou cru prendre cette mesure, que la pression de la bureaucratie à la reprise a pesé – mais pas partout comme on l’a vu plus haut.
C’est important pour la suite car il va y en avoir une et cela dit ce qu’elle va être. Ce qui s’est passé là montre que la reconduction des grèves pour la généralisation est une perspective pas si éloignée que ça pour un nombre important de travailleurs. Cela signifie que beaucoup raisonnent au niveau global, se posent la question de la grève générale, attendant quelque chose de sérieux, un signal solide pour s’engager durablement. Beaucoup sentent ce changement d’ambiance où on peut passer soudain de conflits défensifs à des luttes offensives. Les directions syndicales l’ont aussi mesuré. C’est pour ça qu’elles appellent à deux nouvelles journées les 27 octobre et 10 novembre (ou autour de ces dates, à l’heure où j’écris, ce n’est pas encore précisé).
La journée nationale de grève du 18 octobre était déjà marquées du signe de la grève générale qui vient, les deux autres le seront aussi. Bien sûr, certains voient dans cette succession de journées sans plan ni véritable programme, des journées « saute moutons » comme en 2010, pour épuiser le mouvement sans le construire. C’est vrai, c’est la tactique des directions syndicales mais ce n’est pas que ça. Bien des choses ont changé depuis 2010.
UNE EXPERIENCE DE SEPT ANNEES DE LUTTES CONTINUES
Depuis 2016 le pays n’est pas sorti d’un conflit social permanent dont l’intensité varie mais qui ne s’est jamais vraiment arrêté et qui peut exploser à tout moment.
Ça a commencé au début 2016 par une pétition à 1 million contre la loi travail de El Khomry/Hollande prolongé d’un appel des organisations de jeunesse à descendre dans la rue contre cette loi et également le mouvement « #onvautmieuxqueça » qui a donné naissance depuis à un nombre important de sites sociaux contestataires, et encore et déjà la grève des raffineries et bien d’autres. Puis au printemps 2017, la cristallisation de cette période face à l’impasse électorale Macron/Le Pen, dans l’émergence du Front Social, suivi d’un été/automne chaud avant le déclenchement des grèves du printemps 2018 notamment celle des Ehpad puis les 3 mois de grève perlée des cheminots, celle d’un mois des électriciens, avant l’explosion des Gilets Jaunes en novembre 2018 jusqu’au moins 2019 de manière intense, pour dégager Macron et sa fausse démocratie électorale, puis la grève pour les retraites de fin 2019 et encore la grève Ratp/cheminots de décembre 2020 à début 2021, un moment d’interruption avec le covid, puis le mouvement anti-pass de juillet 2021 à au moins janvier 2022 et les grèves générales des Antilles de nov 2021 à février 2022, avec dans toute cette période de nombreux mouvements anti-racistes, féministes, écologiques, contre les violences policières, la grande démission, l’abstention électorale de masse et puis enfin le mouvement de grèves émiettées pour les salaires qui démarre en mai 2021 pour s’approfondir l’hiver 2021/2022 et pourrait bien se généraliser aujourd’hui.
Ce large mouvement qui n’en fait qu’un et qui passe sans arrêt de l’économique au politique, de revendications sociétales, démocratiques à des revendications sociales ou politiques, illustre comme jamais la formule de Rosa Luxembourg qui expliquait en son temps qu’il fallait concevoir la grève générale comme une période. Une période où les frontières entre l’économique et le politique s’estompent, tout simplement parce qu’en même temps qu’on doit lutter comme on peut pour son quotidien, pour sa survie, pour maintenir par exemple son salaire face à l’inflation, tout le monde sait bien que pour donner un coup d’arrêt à la véritable contre révolution sociale menée par la bourgeoisie, il faudra s’y mettre tous en même temps, renverser la table et le gouvernement, abattre le capitalisme. C’est dans l’air du temps et c’est cette expérience vécue de millions de personnes ces sept dernières années que veulent exprimer tous ceux qui la résument dans le vocabulaire de la grève générale.
CONSTRUIRE LE PÔLE DE CEUX QUI ONT UNE COMPREHENSION COMMUNE DE CETTE PERIODE DE GREVE GENERALE ET DES TACHES QUI ENDECOULENT
C’est pourquoi il faut être très attentif à l’opinion ouvrière qui peut changer extrêmement rapidement et qu’il n’y a pas en conséquences de revendications magiques à avancer pour unifier ce vaste mouvement pour que tout d’un coup, des grèves économiques encore émiettés ou des journées « saute moutons » sans plan se transforment en un mouvement politique d’ensemble. Ni celle de 10% d’augmentation qui ne fait qu’épouser la hausse des prix du quotidien – les électriciens en grève veulent 200 euros, les Neuhauser 300 euros, les cheminots 400 euros – ni même celle d’échelle mobile des salaires. Ce n’est bien sûr pas faux, mais ce ne sont pas des baguettes magiques. Tout le monde le comprend bien, les revendications sont d’abord des rapports de force. Si on se bat dans les limites de son entreprise, on demandera ce qui parait accessible à ce niveau, juste de quoi compenser l’inflation, 7%, 10%… Si on sent que le conflit peut se généraliser, le mouvement lui-même évoluera très rapidement, puis imposera bien d’autres revendications – comme les lycéens qui exigeaient le retrait de ParcousSup – en demandant alors beaucoup plus, voire tout, tout ce qu’on nous a pris, et pas seulement récemment mais depuis des dizaines d’années ; en premier lieu le droit à la retraite encore menacé demain, la protection chômage, le droit du travail démoli, les services publics privatisés ou en voie de l’être, la démolition de l’école publique, de ParcoursSup au lycée professionnel. On voudra une vraie démocratie directe contre un système électoral à bout de souffle, la fin des mesures racistes, discriminatoires, racistes, sexistes, enfin un programme sérieux pour défendre le climat… C’est-à-dire tout ce qui est inclus dans la formule de grève générale.
C’est pourquoi aussi les Assemblées Générales dans les grèves sont importantes comme d’ailleurs les comités de grève élus par les grévistes. Le 18, il y avait infiniment plus de grévistes que de que de manifestants, ce qui est un signe qui mélange la compréhension de la nécessité de la lutte à la méfiance envers les appareils pour la mener au bout mais aussi encore l’insuffisance de confiance en soi et sa classe pour y suppléer. Et même si la participation aux AG était par deux fois supérieurs à celle de la mobilisation du 29 septembre, il y avait beaucoup plus de grévistes que de présents aux Assemblées Générales pour se poser la question de la suite. Dans ces conditions, les comités de grève qui sont apparus le 18 avaient un caractère bien artificiel. Mais ça ne fait rien, la grève n’est pas une science exacte. Il faut essayer pour savoir et en même temps poser les jalons, des réflexes pour demain. Parce que demain est tout près. Les vieux schémas militants où l’élection était le débouché des luttes économiques, où le politique et l’économique étaient bien séparés, ne fonctionnent plus dans cette situation. Tout peut aller très vite. Il faut observer de près l’évolution de l’état d’esprit ouvrier, en gardant à la fois l’esprit le plus révolutionnaire et suivre au plus près le mouvement réel.
Par exemple, dans ce contexte de « grève générale » au sens de période – Mélenchon parle d’un mai 68 perlé – les journées « saute moutons » avancées par les directions syndicales sont peut-être des journées pour épuiser le mouvement comme elles le souhaitent mais peut-être aussi des étapes pour le renforcer, puisque se reposera le 27 au soir la question de la généralisation qui s’était déjà posée le 18 au soir. Mais le 27 nous seront avertis. Les raffineurs de Gonfreville ont voté la grève jusqu’au 27.Ce n’est pas pour rien. Ce courage impose le respect et sera peut-être entraînant. On ne sait pas non plus à ce moment où en seront les mouvements actuels en cours et s’il y en aura d’autres. Le 49.3 y aura-t-il ajouté une dimension politique à la colère sociale ? On verra. Mais de toute façon, la généralisation du mouvement et surtout sa centralisation comme son organisation démocratique, ce qui va de pair, seront encore et peut-être plus, à l’ordre du jour. La fenêtre de tir, ce n’est pas la pénurie de carburant, c’est la situation générale, sociale et politique.
Alors, il faut tout faire pour répondre à l’attente des travailleurs qui veulent « voir », se rendre compte par eux-mêmes des rapports de force et de leur évolution, pour pouvoir s’y engager en toute conscience et en toute maîtrise. Pour « voir », il faut s’auto-organiser.
Imaginons un instant que la Nupes qui compte de nombreux militants ou sympathisants actifs dans le mouvement actuel, appelle à une réunion nationale de tous les militants impliqués dans la lutte aujourd’hui, syndicalistes, Gilets Jaunes, associatifs, écologistes, féministes, anti-racistes pour mettre en place l’embryon d’une coordination nationale afin de construire la grève générale puisque certains de ses dirigeants disent la souhaiter. Ce serait un coup d’accélérateur extraordinaire au mouvement en lui permettant de « voir » la situation et son évolution en recensant les luttes, les grèves, leur participation, leurs revendications, leurs succès ou difficultés, leur évolution, en relatant leurs Assemblées Générales, leurs comités de grèves… Bien sûr, la Nupes ne le fera pas, et déjà les directions syndicales sont en train d’appeler partout à des réunions pour garder le contrôle, mais des militants de tous bords le peuvent. Ce serait déjà un peu la voix unifiée de ceux qui veulent l’unification politique des opprimés et exploités par la grève générale, mais aussi, ce qui va ensemble, une réponse populaire et politique au 49.3, aux réquisitions et aux journées saute-moutons, un défi qui lui aussi contribuerait à construire la confiance des travailleurs en eux-mêmes et en la grève générale..
La grève générale ne se décrète pas. Elle advient ou pas. De la même façon, les révolutionnaires ne font pas les révolutions, Mais ils peuvent l’aider à accoucher. De la même manière, pour se donner le plus de chances de gagner la grève générale doit aussi se structurer. Il ne suffit pas de scander « grève générale » mais il faut en montrer son évolution, ses progrès et difficultés. Le programme est là. Et parce que nous sommes de plus en plus nombreux à avoir la compréhension commune de cette période actuelle de grève générale, c’est le moment de construire le pôle de ceux qui veulent travailler aux tâches qui découlent d’une telle compréhension.
Jacques Chastaing, 20 octobre 2022
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