ITER : la fusion nucléaire, d’un retard à l’autre

Le plus gros projet international de fusion nucléaire est en train de devenir le projet scientifique le plus en retard de l’histoire —et avec des coûts qui augmentent en flèche.

ITER, pour International Thermonuclear Experimental Reactor, est un prototype de réacteur à fusion nucléaire en construction en France depuis 2006. C’est une collaboration entre 35 pays, et on savait dès le départ qu’il s’agissait d’un projet ambitieux: après tout, la fusion nucléaire, qui est l’énergie qui fait briller le Soleil, est un rêve vieux de 60 ans. S’il se réalisait, ce serait une énergie illimitée et sans déchets, au contraire des actuels réacteurs nucléaires qui fonctionnent sur le principe de la « fission ». Différents pays ont expérimenté la fusion nucléaire depuis 60 ans, mais aucun ne s’est approché, même de très loin, de quelque chose qui puisse être branché à un réseau électrique.

À l’origine en 2006, ITER était un projet de 10 ans devant coûter 6,3 milliards$ US. La facture s’élève à présent à 22 milliards$, et la fin de la construction, après de multiples délais, est maintenant annoncée pour 2025. Mais d’après des documents récemment obtenus en vertu de la loi américaine d’accès aux documents officiels, même ces estimations seraient optimistes: non seulement ne faut-il pas espérer voir quelque chose aboutir en 2025, mais surtout, les obstacles technologiques auxquels continue de faire face le projet risquent de gonfler encore plus la facture.

Ces documents, obtenus par le Scientific American, sont ceux préparatoires à une rencontre interne du Conseil ITER —son comité directeur— et ils sont déjà vieux d’un an: selon le reportage qu’a publié le magazine le 15 juin, le portrait serait devenu, depuis, encore plus sombre.

Il faut toutefois rappeler que les retards avaient commencé à s’accumuler il y a longtemps. En 2016, soit le moment où, selon le calendrier initial, le projet aurait dû arriver à son terme, les fondations du futur réacteur n’étaient toujours pas complétées. En 2017, le directeur d’alors, Bernard Bigot, promettait que la construction du réacteur proprement dit allait commencer en 2018. Une des composantes majeures du réacteur, l’enceinte massive de bobines magnétiques, n’a été complétée qu’en 2020. S’ajouta ensuite à cela la pandémie. Lors de sa réunion de juin 2022, le Conseil ITER demandait une nouvelle estimation des coûts et un nouveau calendrier —c’est dans ce contexte que se situent les documents récemment obtenus.

Entretemps, on avait appris l’existence de composants défectueux, comme les boucliers thermiques, destinés à garder l’hélium liquide à une température très basse, et les différentes pièces de la chambre à vide, qui ne s’emboîtent pas les unes aux autres avec la précision requise.

En janvier 2022, l’Autorité de sécurité du nucléaire de France avait ordonné pour cette raison une pause dans l’assemblage de la chambre à vide, invoquant des questions non résolues sur la sécurité des travailleurs quant aux possibles fuites de radiations. Épaissir les murs signifiait ajouter du poids à l’ensemble de la structure, une question dont on ignore si elle a été résolue aujourd’hui, mais qui a encore ajouté aux délais.

Bernard Bigot est décédé en mai 2022. Dans un communiqué émis en novembre, le nouveau directeur, Pietro Barabaschi, admettait l’existence de ces composants défectueux et décrivait les difficultés de ré-assemblage que cela posait pour une gigantesque machine déjà en cours d’assemblage. Mais il ne se risquait pas à parler de calendrier.

À la défense d’ITER, d’autres mégaprojets scientifiques ont aussi eu droit à des retards et des dépassements de coûts. Le télescope spatial James-Webb, qui devait coûter 1 milliard et prendre 10 ans, a nécessité 20 ans et coûté plus de 10 milliards$. Les deux différences avec ITER toutefois, sont d’une part que ce projet de réacteur a commencé à être discuté dès les années 1980, et d’autre part qu’il n’atteindra ses objectifs de fusion nucléaire, s’il les atteint, que plusieurs années après la fin de sa construction.

Photo: Le complexe entourant le futur réacteur, en 2018 / Source: ITER

 

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