Nucléaire : les âneries de M. Bouglé sur divers plateaux de télé

OBSERVATOIRE DU NUCLEAIRE <observatoire.du.nucleaire@listes.rezo-citoyen.org>

Il n’existe pas de réacteur « mangeur de déchets nucléaires » !

Par Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire
Janvier 2024 

Invité sur différents plateaux de télévision (BFM, Cnews, etc), un certain Fabien Bouglé parvient à abuser téléspectateurs mais aussi journalistes (pour la plupart totalement ignorants concernant le nucléaire) avec une série de balivernes plus énormes les unes que les autres. Voici quelques mises au point. 

– Il n’existe pas de réacteur « mangeur de déchets nucléaires »

 Le bonimenteur Bouglé laisse pantois et subjugués ses interlocuteurs ignorants en leur parlant de réacteurs « mangeurs de déchets » qui auraient déjà réglé la question des déchets radioactifs si un infâme lobby écolo, « trahissant la France au profit de l’Allemagne » (sic !), n’avait pas « empêché » l’avènement de tels réacteurs.

Ainsi, comme on jette une bûche dans une cheminée, il suffirait de mettre les déchets radioactifs produits par les centrales actuelles dans un réacteur « magique » pour que ces déchets disparaissent.

M. Bouglé finit par livrer son « secret » : les réacteurs prétendus « mangeurs de déchets » sont tout simplement… les surgénérateurs : un type de réacteur que l’industrie nucléaire mondiale échoue à faire fonctionner depuis 70 ans, comme Superphénix en France ! Et, quand bien même cela marcherait, cela ne ferait en aucun cas disparaitre les déchets radioactifs. De plus, c’est moins de 1% des combustibles nucléaires (les déchets les plus radioactifs) qui pourraient théoriquement voir leur durée de vie réduite, mais sans pour autant disparaître et en devenant encore plus rayonnants ! Dans le nucléaire comme ailleurs, les miracles n’existent pas.

VOIR PRÉCISIONS PLUS BAS 

– Le projet Astrid n’était pas « en passe de réussir » et n’a pas été « repris par Bill Gates » 

Malgré son joli prénom, le projet de réacteur Astrid n’était rien d’autre qu’un petit Superphénix : un surgénérateur refroidi au sodium. Voyez le « progrès » : 40 ans après le lancement de Superphénix (puissance de 1240 MW), le CEA a voulu faire une nouvelle tentative avec un réacteur deux fois moins puissant (600 MW), avant de tout abandonner. 

Il faut aussi dire que les autres pays nucléarisés se sont aussi cassé les dents : le surgénérateur japonais de Monju a été définitivement stoppé après d’innombrables défaillances, un terrible incendie et des fuites de sodium ; le surgénérateur allemand de Kalkar n’a jamais pu être mis en service ; les USA ont abandonné la filière. Seule la Russie parvient à faire hoqueter péniblement son BN800… qui ne réalise cependant aucun des miracles attendus (produire « plus de matières fissile qu’il n’en consomme », « manger » les déchets radioactifs et autres balivernes)

Quant à Bill Gates, il fait partie des zozos qui, ces dernières années, ont annoncé différents types de réacteurs miraculeux, toujours prétendus aptes à produire une électricité « bon marché, sans risque et en générant peu de déchets » (bla bla bla). Depuis 2006, Bill Gates et sa société Terrapower ont d’abord essayé de faire fonctionner un réacteur « à ondes progressives », puis un « à sels fondus », tous deux abandonnés après avoir gaspillé des milliards. Désormais Gates rêve de mettre au point… un réacteur à neutrons rapide refroidi au sodium : retour à la case Superphénix et aux 70 ans d’échec de l’industrie nucléaire mondiale 

– Les déboires du nucléaire français sont causés par… le nucléaire français !
 
Les « méchants écolos antinucléaires » et les prétendus « traitres à la solde de l’Allemagne » dénoncés par l’inspecteur Bouglé ne sont pour rien dans les désastres du nucléaire français : EDF, Areva (devenue Orano) et le CEA se débrouillent très bien tout seuls ! Par exemple :

 – Désastres industriels et financiers des chantiers EPR de Finlande, Flamanville et Angleterre : 15 ans à 20 ans (au lieu de 4 ans et demi) pour faire un réacteur qui coûte 20 milliards au lieu de 3, et qui comporte de graves malfaçons

– Scandale inouï des milliers de pièces défectueuses (dont la fameuse cuve de l’EPR de Flamanville) produites par Areva dans ses usines du Creusot.

– Flops catastrophiques et ruineux des chantiers des réacteurs Iter (fusion) et RJH

– Affaire de la corrosion sous contrainte (jusqu’à 32 réacteurs sur 56 arrêtés en même temps en 2022)

– Etc

Contrairement à une légende savamment entretenue, l’industrie nucléaire française n’est en rien « triomphante », « la meilleurs du monde », « à la pointe de la technologie » : en réalité, EDF (en situation de faillite), Areva (renommée Orano après dépôt de bilan) et le CEA (sous perfusion de l’argent public) ne cessent de se ridiculiser et de laisser des factures astronomiques aux Français. 

– La fermeture de Fessenheim n’est pas la cause des pénuries d’électricité en France et des importations depuis l’Allemagne
 
M. Bouglé prétend que la France était exportatrice vers l’Allemagne avant la fermeture de Fessenheim et qu’elle est subitement devenue importatrice du fait de la fermeture de cette centrale en 2020. Il raconte n’importe quoi.

En réalité, il y a des échanges (dans les deux sens) entre les deux pays tout au long de l’année. Lorsque l’on fait le bilan au 31 décembre, c’est toujours la France qui est importatrice depuis l’Allemagne (*), et ce depuis plus de 25 ans (**), c’est-à-dire bien longtemps avant la fermeture de Fessenheim.

Ce phénomène est principalement dû à l’option absurde du chauffage électrique massivement développé en France pour « justifier » le nucléaire : dès qu’il fait froid, la consommation d’électricité est telle qu’elle dépasse largement les capacités du parc nucléaire français, même lorsqu’il fonctionne correctement !

On notera d’ailleurs le ridicule de la thèse selon laquelle la vie était merveilleuse en France avec 58 réacteurs et qu’elle est subitement devenue dramatique avec « seulement » 56 réacteurs, ce qui reste en réalité un nombre insensé. Pour mémoire, par exemple lors de la crise de la corrosion sous contrainte, la France a été sauvée en important massivement de l’électricité depuis les pays voisins, qui ne comptent que quelques réacteurs, voire carrément aucun.

(*) On peut bien sûr critiquer le fait qu’une partie non négligeable de l’électricité allemande est produite par des centrales au charbon (même si la part des renouvelables est en augmentation exponentielle), mais le fait est est que c’est cette électricité « sale » qui chauffe la France tous les hivers, et les Français adeptes du nucléaire ne vont pas jusqu’à refuser cette électricité et rester dans le froid et le noir !

(**) A part, de très peu, en 2011 : suite à la catastrophe de Fukushima, l’Allemagne a fermé immédiatement 8 réacteurs. Mais, dès 2012, la France était redevenue importatrice nette depuis l’Allemagne…

POUR APPROFONDIR

La blague des réacteurs « mangeurs de déchets »

Notons d’abord que les réacteurs nucléaires produisent continuellement des quantités insensés de déchets radioactifs de divers ordres, allant des combustibles nucléaires aux outils et vêtements utilisés dans les centrales, qui sont contaminés… et ne peuvent être « mangés » !

Mais concentrons-nous sur les plus radioactifs, les combustibles usés, ceux qui sortent du cœur du réacteur après utilisation.

En écoutant M. Bouglé, le téléspectateur non averti (et le journaliste ignorant) pensent qu’il suffit de récupérer ces combustibles et de les mettre dans le prétendu « réacteur mangeur de déchets » pour que ce dernier fasse disparaitre ces déchets… tout en produisant de l’électricité ! Jackpot, bravo et merci pour tout. Mais voilà, le père Noël n’existe pas et tout ceci n’est que balivernes. Voici pourquoi.

Les combustibles usés comprennent quatre type d’éléments : du plutonium, de l’uranium, des produits de fission et des actinides mineurs. Notez que la très grande majorité de la radioactivité est contenue dans ces deux dernières catégories.

Pour tenter une réutilisation, il faut déjà effectuer des actions de séparation dans une usine gigantesque comme celle de La Hague. Ces opérations nécessitent une consommation très importante d’électricité, et il est de plus fait usage de grandes quantités de produits chimiques terriblement corrosifs et dangereux : on est bien loin de l’énergie « propre » à même de « sauver la planète »….

– Le plutonium

Il est utilisé par les militaires pour leurs armes atomiques. Un peu de ce plutonium peut être récupéré pour faire du combustible (dit « mox ») utilisable dans les centrales actuelles, ce qui aggrave les conséquences d’un accident lorsqu’il se produit, comme ce fut le cas à Fukushima. Les différentes études montrent que cette option ne permet d’ « économiser » que très peu d’uranium provenant des mines. Mais en aucun cas ce plutonium n’est « mangé » ou « incinéré », on le retrouve presque intégralement après utilisation.

– L’uraniumL’uranium issu de ces opérations de séparations, dit « uranium de retraitement », est théoriquement réutilisable à la place de l’uranium issu des mines mais, en réalité, cette option pose divers problèmes techniques. EDF tente d’en utiliser depuis des années dans la seule centrale de Cruas (Ardèche), après ré-enrichissement… en Russie (merci Poutine !). Mais cela reste très marginal et, là aussi, en aucun cas cet uranium n’est « mangé » ou « incinéré », on le retrouve aussi presque intégralement après utilisation.

 

– Les produits de fission

On ne peut rien en faire, à part les vitrifier, et les stocker pendant des millénaires !

– Les actinides mineurs

 

Ce sont les seuls éléments des déchets radioactifs qui pourraient théoriquement voir leur durée de vie réduite dans des surgénérateurs… tout en devenant encore plus radioactifs ! Mais, même si un tel « exploit » se produisait (à condition de parvenir enfin à exploiter correctement des surgénérateurs), les actinides mineurs ne seraient pas pour autant « mangés », « incinérés » ou « désintégrés ». Dans les faits, ils sont vitrifiés comme les produits de fission et doivent être stockés pendant des millénaires.

Conclusion :

 

Il n’existe bien évidemment aucune technologie permettant de « manger » les déchets nucléaires, tout est plus est-il possible théoriquement (mais pas dans les faits) d’en dégrader une toute petite partie, et encore, au prix de nouvelles contaminations radioactives et chimiques et d’une très importante consommation d’énergie.

Une bonne fois pour toute, rappelons qu’il n’existera jamais de miracle nucléaire, que ce soit avec des réacteurs magiques, ou en remplaçant l’uranium par du thorium (la filière thorium est elle aussi celle des surgénérateurs !), ou avec la fusion, ou en appelant « de 4ème génération » ou « SMR » des vieux projets qui n’ont jamais fonctionné…


Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire
Janvier 2024

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