Les ministres surgissent avec des mines de croque-morts

Guy Masavi est à Nîmes.
J’étais au zinc quand j’ai appris l’histoire de Lyhanna. À côté de moi, Dédé lisait le journal avec ses lunettes de travers. Il a lâché un juron. Un vrai. Pas un de ces jurons administratifs qui finissent dans les communiqués ministériels.
— Encore une gamine. Puis plus rien. Le silence. Le genre de silence qui sent mauvais. Parce qu’à chaque fois c’est pareil. On découvre l’horreur. Les ministres surgissent avec des mines de croque-morts. Les éditorialistes agitent les bras. Les députés pondent des lois comme des poules affolées. Et pendant quinze jours tout le monde fait semblant de tomber de l’armoire. Alors que l’armoire, ça fait cinquante ans qu’elle est ouverte. On connaît les chiffres. On connaît les mécanismes. On connaît les lieux. On connaît les prédateurs. On connaît même les excuses. La famille. Le club de sport. Le catéchisme. Le voisin serviable. Le beau-père formidable. Le notable irréprochable. Le monsieur tellement gentil. Toujours le même cirque. Et toujours des adultes qui regardent ailleurs. Parce que le vrai scandale, ce n’est pas seulement qu’il existe des salopards capables de violer des enfants. Des salopards, l’humanité en produit depuis qu’elle marche debout. Le vrai scandale, c’est le tapis rouge qu’on leur déroule. Les plaintes classées. Les signalements oubliés. Les dossiers enterrés par économie de personnel, par manque de temps et de priorité adaptées.
Tiens, parce qu’on va foutre en garde à vue 20h un obscur satiriste pour une métaphore qui froisse une sénatrice. Plutôt qu’un tonton dénoncé par sa petite nièce. Si tu vois de quoi je cause…
Les familles qui préfèrent sauver le nom plutôt que l’enfant. Les institutions qui protègent leur réputation comme une vieille dame protège son service en porcelaine pendant que la maison brûle. Et puis il y a ce vieux logiciel pourri qui tourne en fond d’écran depuis des siècles.
Le patriarcat.
Un mot qui fait tousser les chroniqueurs comme une arête de sardine. Pourtant il est là. Parce qu’entre nous ces violences faites aux enfants ce sont des mecs les auteurs pour l’essentiel et les victimes des fillettes. Les féminicides, encore des mecs. Alors faisons entrer l’accusé! Dans l’idée que certains hommes ont des droits sur les autres. Sur les femmes. Sur les enfants. Sur les corps. Sur le silence. Sur la peur. Sur tout. Ce n’est pas une affaire de désir. Ça, c’est la fable pour imbéciles. Un enfant, ça ne domine personne. Ça ne menace personne. Ça ne négocie rien. C’est simplement une proie facile et muette. Alors quand un adulte s’en prend à lui, ce n’est pas une histoire de pulsion romantique sortie d’un mauvais roman. C’est une histoire de pouvoir. De possession. D’écrasement. Une histoire de lâcheté biensûr. La plus minable des lâchetés.
Au comptoir, Dédé s’est resservi un ballon de rouge pour m’accompagner. Sa main tremblait un peu.
— Ouais, t’as raison, t’as raison, mais c’est pas parce qu’on est fallo qu’on va aller palucher les petites filles. Moi, tu sais ce qui me fout vraiment en colère ? m’a-t-il demandé. Je savais.
— Qu’on fasse semblant de découvrir tout ça ?
— Non. Il a regardé son verre.
— Qu’on s’habitue.
Bien vu Dédé! Voilà. Le pire est là. Dans cette accoutumance. Dans cette faculté incroyable qu’ont les sociétés humaines à vivre avec l’inacceptable comme on vit avec une fuite sous l’évier. On met une bassine. On évite de regarder. Et on attend la prochaine inondation. Puis les ministres reviennent. Puis les experts reviennent. Puis les promesses reviennent. Et les enfants continuent de payer l’addition. Toujours eux. Jamais les puissants. Jamais les prédateurs protégés. Jamais ceux qui ont fermé les yeux.
Au fond du café, la télévision bavardait encore. Personne n’écoutait vraiment. Dehors, des gamins sortaient de l’école en courant. Je les regardais traverser la place. Et je me suis dit que toute civilisation devrait être jugée à cette seule question : est-elle capable de protéger ses enfants ? À voir le résultat, nous avons encore beaucoup de gueules bien propres et beaucoup trop de mains sales.
Illustration issue d’une IA sur un prompt personnel.