« Karim, vous ne voulez pas réagir sur les charniers ? »

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« Karim, vous ne voulez pas réagir sur les charniers ? »

Dans une nouvelle chronique pour Mediapart, l’écrivain palestinien Karim Kattan renvoie à « l’Occident » la question qu’une journaliste lui a posée. Et interroge une complicité passive : « Pourquoi votre réaction n’est-elle pas à la hauteur de l’horreur que vous voyez ? »

Karim Kattan

ÀGaza, Israël a fabriqué un piège logique, une espèce de syllogisme infernal. Avec la complicité active ou passive de nombreux journalistes et intellectuel·les de l’Occident (un concept que je me refusais d’utiliser mais qui, depuis la guerre, a démontré son existence de façon éclatante), l’horreur à Gaza a été rendue inconnaissable.

Chaque nouvelle atrocité commise par les forces israéliennes devient le lieu d’un débat plutôt que d’une indignation, puisque les journalistes étrangers n’ont pas un accès libre à Gaza et le doute systématique est jeté sur la parole des journalistes palestiniens – les seuls, pourtant, aptes à renseigner sur ce qui se passe dans l’enclave.

Israël a ainsi créé un champ hésitant de la connaissance où des journalistes sont massacrés pour apporter à d’autres journalistes, à Paris ou ailleurs, des informations que ces derniers ne vont jamais tout à fait croire. À l’inverse, alors même qu’il a été démontré qu’Israël a menti à répétition, les propos de l’état-major israélien sont rapportés comme une vérité qui ne souffrirait aucun soupçon.

« Karim, vous ne voulez pas réagir sur les charniers ? » Une journaliste française me pose la question, à la suite de l’annonce il y a quelques semaines de l’exhumation de centaines de corps de personnes apparemment assassinées par les forces israéliennes et enterrées dans des fosses communes. Réagir sur les charniers… n’est-elle donc pas apte à le faire toute seule ?

Un jeune palestinien devant les décombres d’un immeuble détruit lors d’une frappe israélienne à Al-Zawayda, dans le centre de la bande de Gaza, le 11 mai 2024. © Photo AFP

Ce mot, « charnier », était déjà d’actualité il y a quelques mois. Beaucoup de médias, à l’époque, rechignaient à employer, pour décrire les atrocités commises par les Israéliens, un champ lexical qui rendait visible, sensible et palpable la physicalité des crimes, et donc invisibilisait aussi bien les « charniers » que les « massacres », ou encore le fait que les corps étaient « enfouis » sous terre : les mutilations, les cadavres, le geste de la main qui assassine en connaissance de cause disparaissaient ainsi, fruit d’un choix délibéré dans de nombreux journaux.

Des morts sales et des morts propres

Ces mots-là étaient utilisés pour décrire le 7 octobre, mais rien après. À la place, les morts palestiniennes étaient présentées comme moralement et physiquement propres (puisque les corps étaient rendus absents, leur broiement invisible) et conceptuellement discutables (puisqu’on n’était jamais bien sûr de la véracité des chiffres).

Dès lors, les agressions israéliennes pouvaient certes être disproportionnées, mais ne tombaient pas sous la coupe de l’atrocité – seulement d’une comptabilité des représailles, des morts qui ne sont la faute de personne. Se dessinait donc une dualité entre la tragédie des victimes innocentes, fauchées dans la joie d’un côté, et les dommages collatéraux, dont le bilan est triste mais acceptable, de l’autre ; entre des morts sales (atroces, insupportables) avec des coupables et des morts propres (regrettables, mais légales) sans coupables.

Est-ce une victoire de les entendre dire « charnier » aujourd’hui, de reconnaître les corps palestiniens ? Quelle sale et coûteuse victoire.

J’ai honte d’écrire des articles, de Paris, alors que là-bas on crève sous les bombes israéliennes, sous les balles israéliennes, d’une famine organisée par Israël. J’ai honte pour l’intellectuel qui a abdiqué sa fonction principale, de réfléchir, de nous faire réfléchir. J’ai honte pour le fonctionnaire, l’artiste, l’écrivain, le journaliste, qui, en privé, me dit que c’est terrible mais qu’il ne peut pas dire ou faire grand-chose (et pourquoi pas ? Ça, je ne sais pas, à chaque fois que je pose la question, personne ne veut me l’expliquer). Ainsi se met en place l’impunité des Israéliens, dirigeants comme soldats.

« Les charniers » ? Mais, Madame la journaliste, pourquoi les charniers ? Il y a plus de trois mois, le 26 janvier, la Cour internationale de justice – qu’on ne peut guère soupçonner d’être partisane, si ce n’est du droit – rendait une ordonnance dans laquelle elle reconnaissait le « risque plausible d’un génocide » dans Gaza. Le 28 mars, la CIJ soulignait que « les conditions désastreuses dans lesquelles vivent les Palestiniens de la bande de Gaza se sont […] encore détériorées ». Alors, les charniers quoi ? Que viennent apporter les charniers que vous ne saviez pas il y a trois mois ?

« Karim, vous ne voulez pas réagir à… ? » Et pourquoi ? Êtes-vous si moralement déboussolés que vous ayez besoin qu’on vienne vous expliquer comment réagir lorsque l’on inflige des punitions collectives, qu’on affame une population, qu’on détruit les universités, qu’on massacre les humanitaires, les gens venus se procurer de la farine, que les hôpitaux sont jonchés de dépouilles de victimes ? Avez-vous perdu la tête et ne mesurez-vous donc pas ce que cela veut dire, pour nous comme pour vous, de détruire cimetières et archives, d’assassiner journalistes et écrivains, de saccager une civilisation ?

Répondre à cela « oui, mais… », ce n’est pas faire preuve de raison critique. C’est faire l’apologie de l’extrémisme. Seriez-vous donc tous extrémistes ? Les charniers y changeront-ils quelque chose ? Et même s’il n’y avait pas les charniers, et si les charniers s’avéraient être une construction de toutes pièces, ça changerait quelque chose aux dizaines de milliers d’hommes, de femmes, et d’enfants assassinés ? Pourquoi votre réaction n’est-elle pas à la hauteur de l’horreur que vous voyez ?

« Karim, vous ne voulez pas réagir ?… » Pourquoi nous demander, puisque vous ne nous écoutez pas ? Il n’y a pas Karim, mais des millions de Cassandre, des cibles générées par des IA aux noms obscènes, conçues pour maximiser les victimes, qui vous expliquent depuis des semaines, des mois, des décennies, exactement ce qui va se passer, et que vous n’écoutez pas. Vous regardez les charniers, l’abîme, des corps entassés, ligotés, dénudés, enterrés pêle-mêle et recouverts de déchets, pendant qu’on vous parle, et qu’on hurle, et qu’on vous montre, et vous vous demandez sottement : que faire, que faire, que faire ?

Et quand il sera trop tard, inévitablement, vous vous demanderez pourquoi nous ne vous pardonnons pas.

Karim Kattan

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